Plus rien n’arrête le retour des communs

photographie de l'atelier
27 Avr 2020 | Lecture 6 minutes

Jardins partagés, logiciels libres, coopératives énergétiques, tiers lieux… Les approches collectives et autogérées se multiplient et démontrent la viabilité de solutions plus démocratiques et plus durables, au niveau local comme global. Elles espèrent offrir une alternative au droit de propriété et aux logiques du marché.

Grenoble en commun, Lille en commun, Lyon, Paris ou Rennes en commun… La liste est longue des candidatures qui ont choisi de mettre avant un programme de « communs » pour les municipales. Porté par l’engouement pour les questions environnementales, le concept est redécouvert et réinvesti ces dernières années. Si le sérieux des programmes municipaux n’est pas toujours au rendez-vous, les communs offrent des solutions nouvelles en écologie et en démocratie directe.

 

Autonomiser les habitants

« Dans cette époque de globalisation beaucoup de gens restent sur le côté. Ça pose le problème du développement urbain et de l’aménagement du territoire. On a voulu faire des régions compétitives les unes par rapport aux autres, des métropoles compétitives entre elles, et l’humain dans tout ça, on s’en fout. » Lors de la conférence « Entretiens du nouveau monde industriel » tenue en décembre au Centre Pompidou, l’ancien maire de Grande Synthe Damien Carême critique ouvertement le modèle urbain de métropole. Il témoigne plutôt des efforts mis en place dans sa ville pour donner une capacité d’action aux habitants.

Regrettant la façon dont les citoyens sont habituellement infantilisés, en particulier dans une ville comme la sienne où la population vit dans une grande précarité sociale (33% des gens sous le seuil de pauvreté et 28% de chômage rappelle-t-il), il oeuvre à créer des solidarités et des savoirs partagés. Université populaire, jardins partagés, coopératives, et autres outil-thèques sont au cœur d’une réappropriation locale par les communs. « Un élu local ne peut pas assurer de l’emploi, ce n’est pas comme ça que ça marche. Mais il peut assurer de vivre bien » résume-t-il.

photographie de l'atelier

L’Atelier est l’université populaire ouverte par Damien Carême à Grande Synthe – ForumTransition

 

Communs urbains

Si la notion de commun a beaucoup évolué avec le temps, ses nouvelles formes urbaines font converger des enjeux multiples et complexes. De la démocratie directe, à la protection de l’environnement, en passant par la libre circulation des savoirs, on désigne généralement par “commun” une forme de gestion collective, partagée et autogérée. Les tiers lieux qui se multiplient ces dernières années sont une forme de commun, à condition qu’ils soient gérés par les habitants et les usagers. Parmi des dizaines d’exemples, on peut citer les Grands Voisins à Paris, site socio-culturel et associatif ; ou l’expérience de l’Electrolab, un hackerspace autogéré à Nanterre. En 2011 à Barcelone, un collectif d’habitants obtient de la mairie la gestion de la friche industrielle Can Battló, afin d’en faire un centre social autogéré, tourné vers le quartier.

À Barcelone, un collectif d’habitants se mobilise pour obtenir la gestion du complexe industriel abandonné Can Battló – Can Battló

Avec l’explosion de l’économie collaborative, de nombreuses contrefaçons de communs sont apparues. Michel Bauwens, économiste et théoricien du pair-à-pair, dénonce notamment Uber et Airbnb, ces entreprises qui certes permettent la mise en partage de ressources, mais au seul profit des actionnaires. Elles n’accordent en effet aucune voix aux usagers, comme le ferait un commun.

Le chercheur félicite plutôt la ville de Séoul, qui en 2014 a interdit l’application Uber d’opérer, au profit d’une application locale en relation avec les pouvoirs publics. Mais alors, au delà de lieux physiques et déterminés, des services et des biens intangibles peuvent-ils être des communs ? Les transports publics, les monnaies locales ou un service de gestion municipale de l’eau sont-ils des communs ?

 

L’entité vivante

Le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande a obtenu un statut juridique – Felix Engelhardt/Wikipédia

« La Seine n’est pas à vendre ». C’est le nom plutôt explicite d’une association réunissant architectes et spécialistes du territoire. Créée en 2018, elle fait suite à l’annonce par la Mairie de Paris de sa volonté de construire des passerelles commerciales sur le fleuve parisien. Craignant la bétonisation et la privatisation d’un espace naturel central pour la ville, l’association encourage l’élaboration d’une vision partagée de la vallée de la Seine qui mobiliserait l’ensemble des acteurs institutionnels concernés, des citoyens et des associations. Elle décrit le fleuve comme une entité vivante et inaliénable.

Une telle revendication s’inscrit directement dans la logique des communs et consiste en la reconnaissance d’une relation entre habitants et territoire. Elle fait écho à la victoire récente des Maoris qui, après 150 ans de lutte, obtinrent du parlement néo-zélandais que le fleuve Whanganui ait un statut juridique. « Notre terre est personnifiée, expliquait au Monde Jacinta Ruru, codirectrice du centre de recherches maori à l’université d’Otago. Nous nous percevons comme faisant partie de l’environnement. Notre bien-être et notre santé dépendent de ceux de notre environnement et réciproquement. »

Le fleuve peut désormais être défendu devant la justice, mais d’une manière assez atypique. Plutôt que d’établir un acte de propriété au profit des autochtones, c’est la relation des Maoris à la terre qui a été reconnue juridiquement : une relation historique, culturelle, spirituelle, mais aussi d’exploitation (pour la pêche par exemple). Le droit a « embrassé la relation des Maoris à la terre et renverse l’idée d’une souveraineté humaine » poursuit Jacinta Ruru. Un précédent juridique qui pourrait se révéler très fertile, si on l’applique à la ville et ses habitants.

 

Tragédie des biens communs

Tableau Les Glaneurs de Jules Breton, 1854

Pour y voir un peu plus clair il faut se pencher sur l’histoire et la définition du commun. Le mouvement anglais des enclosures est la meilleure introduction au concept. Au Moyen-Âge, les paysans bénéficiaient d’un accès libre à certains champs, pour y cueillir des champignons, récupérer du bois de chauffage ou faire paître leurs moutons. Au cours du XVIIème siècle, des propriétaires fonciers referment ces champs ouverts pour en faire des enclos. Souhaitant l’exclusivité sur leurs terres, ils entraînent un fort appauvrissement de la population rurale qui dépendait de ces usages coutumiers.

Les siècles suivants font la part belle à la propriété, qu’elle soit privée ou publique. Des ressources auparavant gérées de manière collective sont progressivement appropriées. Lorsqu’en 1968, le biologiste américain Garrett Hardin théorise l’échec inéluctable des communs dans son livre “La tragédie des biens communs”, les communs semblent enterrés pour de bon. Celui-ci explique en effet comment l’exploitation collective d’une ressource entraîne fatalement sa surexploitation, chaque acteur tentant de maximiser son profit au détriment de la ressource elle-même.

 

Le come back

Pourtant en 2009, l’économiste américaine Elinor Ostrom vient contredire les conclusions d’Hardin. Elle apporte la preuve qu’à différents coins du globe, de petites sociétés paysannes fonctionnent encore – et parfois depuis des siècles – sur le principe du commun. Elles ont leur propre organisation, leurs propres droits et règles dans la gestion des espaces naturels et leurs propres mécanismes de sanction. Parmi ses conclusions, la chercheuse observe qu’un tel usage sauvegarde durablement la ressource.

Elinor Ostrom retient trois critères pour identifier un commun : premièrement, une ressource est en accès partagé ; ensuite, l’accès entraîne un ensemble de droits et d’obligations ; enfin une structure de gouvernance gère l’accès à la ressource et les conflits d’usage. Récompensés d’un prix Nobel, ses travaux contribuent à légitimer le retour des communs dans le débat public, en particulier dans la lutte contre le changement climatique.

Aaron Swartz est un militant américain pour la liberté numérique, mort en 2013 – Daniel J. Sieradski/Flickr

Où est la gouvernance ?

Pour l’économiste français Benjamin Coriat, auteur du livre “Le retour des communs – crise de l’idéologie propriétaire”, c’est précisément l’absence de gouvernance dans l’accès à un bien commun qui déclenche la tragédie des biens communs. Les océans, la biodiversité ou l’air sont des ressources naturelles partagées par tous, elles entraînent en principe un certains nombres de droits et d’obligations d’usage. Mais sans structure de gouvernance, ces droits ne sont pas respectés, ce qui entraîne leur dégradation.

« D’une certaine manière, la COP 21 ou les grandes négociations internationales ont pour objet de transformer des biens communs (non gouvernés) en communs (gouvernés). Et on s’aperçoit que c’est assez difficile. Tant que les communs sont de petite taille – comme une pêcherie ou une forêt – on arrive à trouver une structure de gouvernance. Quand c’est des communs mondiaux, universels comme l’atmosphère et le climat, c’est beaucoup plus compliqué. » Les tentatives pour réglementer l’accès à l’espace, la Lune ou les pôles en sont d’autres illustrations.

 

Wiki-Révolution

Auteur avec Pierre Dardot du livre Commun, essai sur la révolution au XXIème siècle, Christian Laval souligne lors d’une conférence à l’ENSA Lyon comment l’approche des communs a été largement transformée par le numérique. En effet, internet est le lieu d’une bataille acharnée pour la liberté d’accès à la culture et aux savoirs.

Grâce aux libristes, des communs dématérialisés se sont développés dans le monde du numérique. Ce sont l’open-source, les licences libres (creative commons), les plateformes et outils contributifs (Wikipédia, Open Street Map, WordPress). Ils font émerger l’idée qu’un commun puisse être intangible. Ainsi Wikipédia est une encyclopédie alimentée, développée et modérée par le grand public, au profit du grand public, et ce, gratuitement et sous licence libre.

Les portes ouvertes par les communs sont nombreuses, tant sur le plan juridique, qu’économique, politique, social ou environnemental. Un fleuve, un quartier, des savoirs ou des variétés de semences peuvent ainsi être reconnus et protégés. Imprégnés d’une idéologie anarchiste et libertaire, les communs composent une boîte à outils qui peut s’avérer utile pour panser certains maux urbains, en dehors des lois du marché et de la bureaucratie d’Etat. En effet ils ont démontré que ponctuellement, ils peuvent lutter contre l’étalement urbain, la pollution, la gentrification, l’exclusion etc. Encore cantonnés à des expérimentations locales, qui sait s’ils parviendront à changer d’échelle.

 

Pour aller plus loin :

Blog S.I.Lex – Des lieux aux liens : ce que les Communs font à la propriété

Revue Ballast – La part anarchiste des communs

Les Communs d’abord !

Usbek & Rica
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