Est-ce que la ville nous pousse à devenir des nomades urbains ?

Aujourd’hui, il est possible de travailler dans un café.
18 Juil 2019

Travailler dans une ville, habiter une autre et se divertir dans une troisième, un bref résumé d’une pratique des villes qui devient de plus en plus ordinaire pour de nombreux citadins. Avec des modes de vie toujours plus mobiles, il n’est pas rare de croiser des urbains qui vivent ici et ailleurs. Mondialisation, développement du numérique, les citadins sont-ils voués à devenir des nomades urbains ? Entre réel choix de vie et contrainte, qu’implique ce changement de société ? Quels impacts ce mode de vie a-t-il sur les villes ?

Des personne attendant le métro

©Mike Kotsch via Unsplash

“ Il est 6h30 du matin en gare de Rennes. Après avoir acheté son café à la gare, Damien embarque dans le TGV qui l’amènera à Paris en 1h20. Cela fait bientôt un an qu’il a choisi de quitter Paris pour s’installer en Bretagne. Mais pour lui, pas question de quitter son job, il s’est battu pour atteindre son poste actuel. Chaque jour, il effectue donc l’aller-retour pour se rendre dans l’une des tours de La Défense. Un choix qui s’est imposé à lui, avec des enfants en bas âges, et une envie de gagner en qualité de vie. Dans le TGV, Damien retrouve quelques personnes qu’il a rencontré à force de les croiser quotidiennement. Ils sont nombreux à avoir opté pour ce même mode de vie. Il sait que ce soir, il retrouvera la plupart de ces visages sur le chemin du retour. Des trajets quotidiens qui, il l’avoue, sont fatigants, mais qui en valent la peine. ”

Damien fait partie des 317 000 travailleurs (source INSEE 2016) qu’on l’appelle les “navetteurs longue distance”, c’est à dire qui effectuent quotidiennement des trajets pendulaires de plus de 200 km de leur domicile à leur lieu de travail. Un chiffre qui ne cesse de s’accroître d’année en année. La société a vécu en un peu plus de 70 ans des changements importants en terme de mobilité, de travail, de logement et de vie de famille, et ils ont profondément bouleversé les modes de vie des français.

Le constat est clair, nous sommes tous de plus en plus mobiles, à tel point que les sociologues définissent la société actuelle comme la société de la mobilité généralisée. Mais alors, quelles profondes mutations sociales nous ont poussé à devenir de plus en plus nomades ? Quels impacts le nomadisme a sur les villes ? Sommes-nous tous destinés à devenir des ultra-mobiles ?

Pourquoi devenons-nous de plus en plus nomades ?

L’arrivée des outils d’information et de communication numériques ont grandement modifié la façon dont les hommes interagissent dans de nombreux domaines. Les manières de travailler, d’échanger entre collègues se sont vues largement transformées à tel point que de nouveaux modes de travail se sont peu à peu développés. À cela vient s’ajouter le phénomène de mondialisation qui a poussé de nombreuses entreprises à s’exporter un peu partout sur la planète : aujourd’hui, il n’est donc pas rare de devoir se déplacer entre les différents sièges sociaux et groupes locaux.

Une multiplication des espaces de travail qui oblige donc les travailleurs à parcourir le monde entier, et quelques fois, opter pour une pluri-résidentialisation. Les problématiques de mobilités semblent cependant toucher majoritairement un certain type de travailleurs  : ce sont majoritairement des hommes, diplômés de grandes écoles, possédant un poste de cadre et aux revenus aisés.

En parallèle de ces phénomènes d’éclatement des lieux de travail, de nouvelles formes de travail ont également émergé : télétravail, entrepreneuriat… Les travailleurs nomades qui investissent les espaces de coworking, cafés ou encore tiers-lieux, sont de plus en plus nombreux et leurs ancrages spatiaux semblent diminuer d’année en année. D’ailleurs, ces nouveaux travailleurs nomades sont souvent de grands urbains, c’est-à-dire principalement localisés dans des grandes métropoles aptent à leur offrir ce type de lieux adaptés à leurs besoins.

Aujourd’hui, il est possible de travailler dans un café.

Aujourd’hui, il est possible de travailler dans un café. ©Tim Bish via Unsplash

En dehors des mutations du monde professionnel, les modes d’habiter ont également beaucoup évolué au cours des 20 dernières années. Le prix de l’immobilier sur l’ensemble du territoire français, et notamment en ville, s’est envolé : entre 1999 et 2018, l’INSEE et l’indice des notaires de France estiment la progression des prix de 153 % en moyenne, et 308 % pour la ville de Paris. Pour de nombreuses personnes, il est devenu compliqué d’habiter en ville, ce qui explique le choix de certains : s’éloigner de son lieu de travail pour se loger. On estime à 16,7 millions (source INSEE 2016) les “navetteurs courte distance” qui, chaque jour, font en moyenne 30 km aller-retour.

Un éloignement géographique des différents lieux de vie qui s’explique également par une modification des choix résidentiels des français. C’est désormais la qualité de vie qui prime sur les distances parcourues chaque jour. De nombreux habitants des grandes villes, notamment avec l’arrivée du premier enfant dans une famille, préfèrent quitter les centres-villes urbains pour s’installer dans des villes plus petites, à échelle humaine, et s’offrir ainsi de meilleures conditions de logement et de vie.  Parallèlement, les sociologues observent l’augmentation de l’importance de l’ancrage résidentiel : lors d’un changement de poste, les travailleurs français déménagent de moins en moins de leur lieu de résidence, dans le but de privilégier l’équilibre familial et de préserver les sociabilités déjà créées.

Enfin, la manière de voyager s’est également fortement modifiée. Avec le développement des réseaux sociaux, notamment Instagram, et la promotion de belles images de destination de vacances, les voyageurs sont poussés à visiter davantage de lieux au sein d’un seul même voyage. C’est ce que l’on appelle le néo-nomadisme. Fini l’immobilisme, ces voyageurs ne restent plus fixes dans un même lieu, mais au contraire voyagent de ville en ville, dans un temps réduit pour en voir le plus possible. Certains néo-nomades, notamment asiatiques, arrivent même à faire le tour de l’Europe en une semaine, changeant de capitale européenne tous les jours. Le développement du fast-tourisme révèle cependant une nouvelle approche de la découverte urbaine : une approche limitée à des lieux clés, qui bien souvent ne permet pas de découvrir l’essence même d’une ville.

47 % des voyageurs chinois visitent 3 pays ou plus lors d’un séjour en Europe (Source :  Ctrip, China Tourism Academy et Hua Yuan en 2018)

47 % des voyageurs chinois visitent 3 pays ou plus lors d’un séjour en Europe (Source : Ctrip, China Tourism Academy et Hua Yuan en 2018) ©Erik Odiin via Unsplash

La plupart de ces grandes mutations ont largement été influencées par la transformation majeure de ces cinquante dernières années : les modes de transport. Le développement ferroviaire, et notamment avec l’apparition des lignes à grande vitesse, assure des déplacements rapides pour l’ensemble de la population. Même si le réseau reste fortement centralisé autour de la ville de Paris, de nombreuses grandes villes de province sont reliées à la capitale en moins de 2h, ce qui offre la possibilité de faire des allers-retours pour de nombreux voyageurs.

Le développement accéléré de ces modes de transport rapides a cependant créé des disparités territoriales et sociales. Si le réseau est largement optimisé depuis la capitale parisienne, il reste beaucoup plus hasardeux entre les différentes villes françaises. Le coût élevé des billets de train et d’avion explique également l’impossibilité de nombreux voyageurs à pouvoir jouir d’un accès à une mobilité équitable. Deux aspects qui excluent de ce fait une large partie de la population à ces possibilités de transport.

Cependant, s’est à travers l’optimisation de ces réseaux de transport que la mobilité des français s’est grandement développée. Une généralisation de la mobilité qui modifie nos rapports aux espaces urbains : il est désormais aisé de connaître et découvrir de nombreuses villes, mais également dans un effet inverse, d’en connaître réellement aucune.

Quels impacts pour nos villes ?

Alors que les modes de vie ont grandement évolué ces dernières décennies, que racontent-ils de nos pratiques urbaines actuelles ? Résider dans une ville, travailler dans une autre, se divertir dans une troisième, et en visiter 15 pendant les vacances, sommes-nous arrivés à une surconsommation et à une fast-consommation des espaces urbains ?

Récemment étudié, un des effets les plus notables sur les pratiques urbaines liées au nomadisme urbain est celui de la ville dortoir. Phénomène très présent en périphérie des grandes villes, certaines villes se retrouvent seulement habitées lors de temporalités précises. Elles se vident le matin lors des départs à l’école et au travail, et ne sont réinvesties seulement qu’en soirée au retour des activités de chacun. Les quartiers et centres d’affaires subissent eux l’effet inverse : ils ne sont en réalité investis uniquement aux heures de travail.

L’augmentation des mobilités chez les urbains provoque dans un certain sens l’appauvrissement chronotopique des villes, mais également le risque d’une perte de dynamisme pour ses espaces périphériques et de banlieue. Il serait intéressant d’y re-créer des lieux d’échanges, de rencontre et de travail, qui connaissent un franc succès en milieu urbain dense. Tout comme on cherche aujourd’hui à décentraliser de nombreux institutions étatique, les lieux de travail, de vie et de relations sociales doivent également sortir d’une logique de métropolisation pour offrir à l’ensemble de la population (rappelons que seulement ⅕ ème des français habitent dans les 100 plus grandes villes selon l’INSEE en 2017) des espaces qualitatifs de travail et lieux de vie sur l’ensemble du territoire.

Souvent rattachée à l’idée de la zone pavillonnaire, ces villes dortoirs se retrouvent vidées en journée de toutes activités

Souvent rattachée à l’idée de la zone pavillonnaire, ces villes dortoirs se retrouvent vidées en journée de toutes activités ©Blake Wheeler sur Unsplash

D’ailleurs, les pratiques urbaines de ces nomades urbains se voient de plus en plus optimisées : on ne se déplace plus dans la ville que d’un point A (lieu de départ et d’arrivée) à un point B (lieu d’activité), en cherchant à perdre le moins de temps possible dans les déplacements. Une pratique routinière et fonctionnelle qui délimite fortement le champ des connaissances urbaines et d’appropriation à des fragments de villes. Ces modes de vie ne laissent finalement que peu de place à la découverte, au flânage, et l’attachement personnel aux différents espaces qui composent une ville. Et de ce fait, réduisent fortement la connaissance de l’espace urbain par l’usager.

Mais outre des pratiques singulières, les nomades urbains s’investissent peu dans les nombreuses villes qu’ils pratiquent par rapport à ceux qui y résident. Principalement par manque de temps, mais aussi par volonté : il n’est pas forcément aisé de nouer des liens avec l’environnement qui nous entoure lorsque celui-ci est pratiqué exclusivement via le prisme d’une activité ou d’une temporalité.

On peut se poser la question du devenir de l’identité d’une ville si elle est pratiquée de manière segmentée, et finalement peu investie par ses usagers. Le développement de la mobilité urbaine n’a-t-il pas peu à peu effacé les particularités qu’apportaient les habitants aux villes ? Nos villes ne sont-elles pas vouées à toutes se ressembler ?

Quelles limites à l’ultra-mobilité urbaine ?

Mais le développement d’une société toujours plus mobile pointe cependant quelques questions qui peuvent apparaître comme des limites à ces modes de vie.

L’empreinte écologique de ces néo-nomades urbains est extrêmement élevée : les transports, notamment l’avion, sont une source de pollution intense. Dans un moment décisif du tournant écologique que devrait prendre la planète, il est important de repenser à l’impact de l’ultra-mobilité pour la planète. Un retour au local semble être de mise, à la fois dans la consommation comme dans la pratique. À la question de la mobilité vient s’ajouter celle de la diminution des énergies fossiles dont elle est extrêmement dépendante. Que se passera-t-il quand nous n’aurons plus de carburant à mettre dans les voitures, ou de kérosène dans les avions ?

Le rythme de vie qu’impose l’ultra-mobilité est dense (journées à rallonge, fatigue liée au temps de transport, décalage horaire lors de déplacement à l’étranger, pression sociale…) et peut quelquefois mener à l’épuisement des corps. Ainsi, dans une société qui pousse chacun à être le plus efficace possible, en optimisant le moindre moment de la journée, le taux de fatigue ajouté par une mobilité intense est loin d’être négligeable. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que les personnes adoptant ce rythme de vie, ne le font que temporairement.

Enfin, on peut se demander si l’ultra-mobilité ne produit pas peu à peu la perte de repères spatiaux. À force de pratiquer de nombreux espaces urbains, il est possible que nous n’en connaissions finalement aucun. Mais alors comment se définir lorsque l’on pratique plusieurs villes par semaine, voire quotidiennement ? De quelles villes sommes-nous réellement les habitants ? Et à quelle ville sommes-nous finalement attachés ? Nous avons tendance à devenir des habitants du monde, mais quel sens cela a-t-il dans notre définition personnelle ?

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