L’espace urbain, un objet hautement “instagrammable” ?

photo d un homme sur un chantier
10 Jan 2019

On ne vous l’apprend plus : le numérique n’est pas un monde séparé du “réel”, mais bien sa prolongation. Derrière et devant les écrans, des êtres humains échangent et partagent quotidiennement partout dans le monde, pour le meilleur comme pour le pire. Si les usages des plateformes numériques sont multiples, certains se sont généralisés au fil de la dernière décennie. Quel détenteur·rice d’un ordinateur personnel et/ou d’un smartphone n’est aujourd’hui pas inscrit sur quelques médias sociaux ? En quelques années, ces derniers se sont multipliés et diversifiés, offrant (entre autre) différentes manières de communiquer avec des réseaux de personnes variés. Parmi les plus connus et utilisés actuellement dans le monde, le service de partage de photos et de vidéos Instagram[1] a attiré notre attention d’observateurs de l’urbain.   

photo d une femme sur un quai avec un coucher de soleil

Coucher de soleil et filtre Insta : la combinaison parfaite pour collectionner les likes – Crédits Thomas Bryans sur Flickr

 

Instagram, une agence de voyage en devenir ?

Evidemment, la première chose qui nous vient à l’esprit lorsque l’on évoque la ville et Instagram, ce sont les photos de voyages. De prime abord innocents, ces clichés sont censés représenter l’instant présent, partagés avec ses différent·e·s followers (et éventuellement susciter l’envie, voire la jalousie de cette communauté). De fait, la photo-souvenir existe depuis aussi longtemps que la photographie s’est démocratisée (dans le courant des années 1960 en France). Dès lors, le voyage est synonyme de cliché – photographique, mais aussi poncif : on va faire semblant de retenir la Tour de Pise ou essayer de saisir la Grande Pyramide de Khéops entre son pouce et son index, pour le plus grand bonheur des soirées diapositives à venir.

Ce que changent les réseaux sociaux et Instagram en particulier, c’est l’instantanéité et le large partage de ces photos. En 2017, plus de 10 millions de photos Instagram étaient taggées avec des hashtags relatifs au voyage. Et, à l’instar de ceux spécialisés dans la nourriture ou les musées, les comptes Instagram dédiés aux photos à caractère touristique ont autant de fans que de détracteurs. Côté fan, on appréciera la mise en valeur de nouveaux espaces et “bonnes adresses”, le fait de pouvoir s’évader à peu de frais via son smartphone. Côté détracteur, on critiquera les gestionnaires desdits comptes de ne pas profiter pleinement de ce qui s’offre à leurs yeux, tourner en ridicule les espaces photographiés[2], ou encore de faire ressortir l’aspect “faire-valoir” de ces images, produites pour se mettre en scène.

selfie de quatre amis

“Go selfie yourself” – Crédits www.david baxendale.com sur Flickr

Les avis sont donc partagés. Là où certains musées, comme le Guggenheim de Bilbao, interdisent formellement la photographie des œuvres exposées (même sans flash), d’autres encouragent au contraire les visiteur·se·s à partager leurs clichés sur les réseaux sociaux. Côté espaces urbains, la norme est que tout est photographiable, dès lors que l’objet n’est pas un monument protégé par le droit d’auteur, ou n’entre pas dans le cadre des bâtiments sujets à discrétion (centrales nucléaires, bases militaires, certains lieux de culte, bâtiments gouvernementaux…). Mais certains endroits, comme ce village suisse, commencent à interdire les photographies.

 

Exploration urbaine à travers l’écran

Mais Instagram n’est pas qu’un outil dédié à la promotion touristique lointaine. Les locaux peuvent aussi découvrir leur ville sous un nouveau jour par le biais de cette application. Munis de smartphones, et enthousiastes à l’idée de réaliser de nouveaux posts (qui feront des vues, et provoqueront différentes réactions de la part de leurs followers), les usager·ère·s d’Instagram aiguisent leur regard artistique, porté sur les espaces du quotidien. Dans cette démarche, les rues et quartiers que l’on arpente tous les jours peuvent être valorisés, dès lors que l’on trouve le bon angle, le bon filtre, la légende qui va bien… Ainsi, comme l’expliquait Charlotte Hervot – que l’on remercie au passage pour nous avoir soufflé l’idée de ce billet ! – dans Les Inrocks, le compte de Marion Sanséau s’attarde sur la beauté de la banalité urbaine. Par ce type d’usage, Instagram devient un outil de mise en valeur de ces détails du quotidien, quasi invisibles en temps normal. La photographie partagée sur Internet leur donne un nouveau relief.

photo d un homme sur un chantier

La ville de l’instant sur fond d’”architecture porn” – Crédits Gauthier DELECROIX – 郭天 sur Flickr

Instagram fait partie de ces services numériques – comme Ingress et plus récemment Pokemon Go[3] – qui nous permettent d’appréhender la ville sous un autre angle. Il y a un paradoxe dans ces applications, qui nous poussent à avoir le nez sur l’écran, mais qui nous forcent également à regarder la ville qui nous entoure. La quête de particularismes urbains à partager sur Instagram conduit parfois ses usager·ère·s en dehors des sentiers battus, lors de promenades à pied ou en vélo, cette nouvelle forme d’exploration urbaine ne pouvant se faire que via des mobilités douces.

 

La ville mise en scène

Logiquement, la viralité d’un post publié par un·e influenceur·se peut amener un trafic supplémentaire dans un espace ; et les influenceur·se·s d’Instagram vont rechercher absolument de nouveaux lieux originaux à photographier. Certains espaces commencent à le comprendre et à l’intégrer dans leur stratégie marketing.

De fait, les espaces spécifiquement conçus pour la photographie et ses aspects ludiques existent depuis maintenant longtemps, notamment via les musées en trompe l’oeil – où les visiteur·se·s sont à la fois spectateur·trice·s et acteur·trices·s des oeuvres exposées, les incitant à s’y prendre en photo. Il n’est d’ailleurs pas innocent que ces musées basés sur l’illusion réouvrent leurs portes ces dernières années, tant ils sont “instagrammables”, attirant ainsi un public plus jeune.

installation de l artiste Yayoi Kusama s’exposent à Londres

Les célèbres installations spectaculaires de Yayoi Kusama qui se sont exposées à Londres jusqu’à fin décembre 2018, incluant une « Infinity Mirror Room » inédite… – Roozbeh Rokni sur Flickr

Mais ces dernières années ont vu aussi l’apparition de lieux (souvent temporaires) qui, s’ils n’ont pas été spécifiquement conçus pour la photo de réseaux sociaux, semblent finalement briller à travers des posts Instagram. On pense évidemment au Museum of Ice Cream, largement visité (et partagé) par nombre de célébrités, au rang desquelles on compte le power couple Beyoncé-Jay-Z, Katy Perry ou encore Gwyneth Paltrow. Ce patronage prestigieux a amené dans la foulée de nombreux·ses visiteur·se·s, impatient·e·s de se mettre dans les mêmes situations que leurs stars préférées. De fait, la potentielle “instagrammabilité” des nouveaux espaces[4] est de plus en plus prise en compte dans la conception des bâtiments destinés à accueillir un public[5].

Et, paradoxalement, cette quête de l’originalité et de l’attraction risque de conduire à une uniformisation des espaces. Car certains motifs – béton ciré, tomettes hexagonales reprenant la figure du cube, ampoules à filaments… – sont de plus en plus récurrents dans la ville d’Instagram.

Si Instagram peut changer notre perception de la ville, il peut aussi devenir un des catalyseurs d’une uniformisation des espaces. Comme de nombreux autres usages numériques, ceux d’Instagram sont multiples. En outre, les répercussions communicationnelles et socio-économiques de ces pratiques sont sans doute plus complexes que l’on ne peut l’observer pour l’instant.

 

Pour aller plus loin :

[1] L’application “fut fondée et lancée par l’Américain Kevin Systrom et le Brésilien Michel Mike Krieger en octobre 2010. Instagram revendique plus d’un milliard d’utilisateurs à travers le monde, dont 75 % d’utilisateurs en dehors des États-Unis, selon les chiffres officiels fournis en juin 2018.” – Selon la page Wikipédia dédiée.

[2] Peut-être vous souvenez-vous de ce photomontage ridicule mettant en scène un coupe descendant l’improbable escalier d’une colline (voire une montagne) donnant sur la Tour Eiffel, avec pour sous-titre “Let’s go to France”.

[3] Au lancement de Pokemon Go en France, plusieurs personnalités politiques s’étaient exprimées en faveur du jeu comme medium de découverte de la ville. Parmi eux, Gil Avérous, maire de Châteauroux, s’était fait remarquer sur Twitter.

[4] En cela, les lieux suivent une tendance initiée par la restauration à la suite de la crise globale de 2008-2009. Les restaurants haut de gamme un peu guindés, peu à peu désertés par une clientèle préférant dépenser son argent dans des activités moins futiles, ont dû revoir leur copie, comme l’explique Anthony Bourdain dans son ouvrage Medium Raw (2010). Nouvelles formules, tarifs plus avantageux, service plus décontracté, décors plus chaleureux, utilisation plus importante des réseaux sociaux au lieu de canaux plus traditionnels ont conduit les chef·fe·s à concevoir des plats plus instagrammables.

[5] En juin 2018, ce concept a été détourné à l’absurde par l’émission Like and Subscribe, qui proposait dans le cadre d’une des vidéos humoristiques une peinture murale où seul·e·s les Instagrammeur·se·s possédant au moins 20 000 followers pouvaient se faire photographier.

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