Village olympique 2024, un héritage sans passé ?

Le centre olympique de canoë-kayak construit pour les JO d'Athènes en 2004, désormais à l'abandon
9 Nov 2022 | Lecture 4 min

Le village olympique est le plus gros projet de construction lié aux Jeux Olympiques de Paris 2024. Il doit d’abord accueillir les athlètes pendant les deux semaines de compétition, puis muter vers un quartier de vie mixte. Présenté comme un démonstrateur de la ville de demain, il ressemble pourtant étrangement à l’urbanisme d’hier.Les Jeux Olympiques et Paralympiques 2024 programmés à Paris (et dans le reste de la France) doivent répondre à une équation assez délicate dont la sobriété semble être la seule issue. Ils doivent bien sûr répondre à la crise environnementale, sur laquelle on ne va pas s’étendre ici. Mais aussi, compenser l’historique récent des Jeux, qui représente une sorte de course à la démesure parsemée de dérapages financiers et “d’éléphants blancs”, ces équipements disproportionnés, impossibles à rentabiliser et voués à l’abandon. Ces dernières années d’ailleurs, l’adhésion des habitants à ce type de méga-événements semble de moins en moins acquise. Souvenons-nous, cinq villes ont retiré leur candidature de l’édition 2024, ce qui a permis à Paris d’obtenir ses Jeux en même temps que Los Angeles.

Sobriété et démesure

La ville de Paris se dit particulièrement attentive à ces différents défis. C’est pourquoi elle a promis les « premiers jeux sobres et écologiques, alignés avec les Accords de Paris ». Elle annonce que les émissions seront divisées par deux par rapport aux éditions précédentes, en s’appuyant notamment sur 95% de sites déjà existants ou temporaires.

Vue d'artiste du village olympique © SOLIDEO

Vue d’artiste du village olympique © SOLIDEO

Le village olympique, qui logera les quelque 17 000 athlètes et leurs équipes, fait partie de ces 5% restants. Porté par la SOLIDEO, société responsable de la livraison des ouvrages olympiques, cet important projet immobilier de 51 hectares doit muter après les Jeux pour devenir un quartier de vie. Dès 2025, il devra accueillir des logements, des bureaux, des commerces et des équipements publics. Cette réversibilité est au cœur de l’argumentaire développé par la ville de Paris. C’est « l’héritage des Jeux ». En s’implantant en grande partie en Seine-Saint-Denis – le département le plus pauvre de France métropolitaine –  les JO sont pensés comme un investissement pour l’avenir du territoire.

Démonstrateur de quoi ?

À en croire les communiqués, cette livraison en deux temps est inédite. La filière bois se réjouit de pouvoir démontrer ses capacités, tout comme la centrale à béton bas carbone installée sur le village olympique. Des systèmes avancés de tri et de recyclage des eaux usées seront mis en place. Même les industriels de la surveillance se félicitent de pouvoir déployer leurs technologies. Vert, inclusif, durable, toutes les cases du projet urbain idéal semblent cochées. Mais ces innovations en sont-elles ? Après tout, ce sont les éléments de langage habituels de la fabrique de la ville.

Si l’on juge les avancées en cours, l’impression est différente. La façon de faire de la ville n’a pas changé. On construit ex nihilo, sans consulter les habitants. C’est ce que documentent Mediapart, Reporterre et d’autres, pour le village olympique. La construction du village olympique implique l’expulsion d’un foyer de travailleurs et retraités immigrés, la destruction d’entrepôts et de sièges d’entreprises employant près d’un millier de personnes, et la construction d’un échangeur autoroutier autour d’un groupe scolaire. D’après le collectif d’habitants Vigilance JO 2024, le taux de logements sociaux dans le futur quartier aurait été revu à la baisse de 40 à 25%, contribuant à accélérer le phénomène de gentrification. Membre du collectif et géographe, Cécile Gintrac dénonce « une dépossession démocratique et la dégradation des conditions de vie des habitants déjà-là ».

Transformer le territoire

La transformation urbaine est l’enjeu majeur des JO pour une ville hôte. Grâce à la visibilité extraordinaire de l’événement, les financements affluent, les agendas politiques et économiques s’alignent, les procédures se contractent. « Les Jeux sont des accélérateurs de transformation urbaine » explique Cécile Collinet, professeure de sociologie spécialiste du sport au micro de France Inter. Nuancée, la cofondatrice de l’Observatoire pour la recherche sur les méga-événements sportifs détaille : « Sur un certain nombre d’éléments comme les transports, la rénovation de quartiers délabrés (…) il y a une transformation urbaine positive. Barcelone en est un exemple. Mais néanmoins sur d’autres aspects, cette transformation a pour conséquence l’augmentation des loyers et le fait de repousser les populations précaires dans une plus grande périphérie. »

Interrogés par Le Monde, Paul Lecroart et Karim Ben Meriem, urbanistes à l’Institut Paris Région, regrettent un manque d’ambition. Pour eux, cette candidature était l’occasion rêvée de tirer la Seine-Saint-Denis vers le haut et de recoudre les blessures du territoire. Cependant, elle n’est pas à la hauteur des enjeux : « L’héritage restera essentiellement confiné au strict périmètre des ouvrages olympiques » prédisent-ils.

Carrefour des grues

Le carrefour Pleyel est une illustration parfaite des métamorphoses urbaines en cours. À cheval entre trois villes (Saint-Denis, l’Île Saint-Denis et Saint-Ouen), il bénéficie de l’accès à la Seine, à l’A86 et à l’A1. Actuellement desservi par la ligne 13 et le RER D, il verra arriver la future gare Saint-Denis Pleyel du Grand Paris Express qui ajoutera les lignes 14, 15, 16 et 17. Sa situation est donc particulièrement stratégique. Imaginez une sorte de Châtelet-Les Halles du Grand Paris.

Ce quartier concentre donc des projets pour les JO, pour le Grand Paris Express et pour Réinventons la Métropole. Aux alentours du village olympique, on trouve aussi la fameuse tour Pleyel, actuellement en travaux pour devenir un complexe hôtelier de luxe. La concentration de chantiers est si forte que des collectifs citoyens comme Saccage 2024 organisent des « toxic tours », pour donner à voir les transformations en cours, leurs effets et leurs nuisances.

Le village olympique, à proximité du quartier Pleyel en Seine-Saint-Denis © Infographie Le Parisien

Le village olympique, à proximité du quartier Pleyel en Seine-Saint-Denis © Infographie Le Parisien

La marche (olympique) forcée

Signe révélateur de cette accélération pré-olympique, la cour administrative d’appel de Paris a annulé la création de la zone d’aménagement concerté (ZAC) du quartier Pleyel décidé par Plaine Commune au motif que « l’étude d’impact n’était pas suffisamment précise sur les mesures à prendre » relatives à la pollution de la zone. Et Plaine Commune a dû revoir ses projets à la baisse.

Sur un autre site que le quartier Pleyel, le scandale des jardins ouvriers d’Aubervilliers illustre encore cette marche forcée. Occupés par des citoyens et militants, ces parcelles potagères ont été rasées en vue de construire un solarium inutile aux JO et trop cher pour les riverains. La justice a condamné le chantier en estimant que ces travaux pourraient causer « des conséquences difficilement réversibles » dans ce « noyau primaire de biodiversité », sommant la ville d’arrêter immédiatement cette partie du chantier. La victoire juridique est amère pour les habitants puisque les tractopelles sont passées entre-temps.

Destruction des jardins d'Aubervilliers, le 20 septembre 2021 ©Twitter/Jardins a défendre d'Aubervilliers

Destruction des jardins d’Aubervilliers, le 20 septembre 2021 ©Twitter/Jardins a défendre d’Aubervilliers

Conflit d’héritage

Dans une vidéo de présentation du village olympique par la SOLIDEO, on entend que « les Jeux olympiques ne seront que le premier chapitre de l’histoire de ce nouveau quartier ». Expression malheureuse ? C’est peut-être là finalement que le message est le plus clair. Le quartier Pleyel n’a pas existé avant le projet olympique, son année zéro sera 2024. Drôle de conception de l’héritage… Encore une occasion manquée pour transformer la fabrique de la ville.

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Usbek & Rica
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