Une “culture fast food” est-elle possible en France ?

8 Oct 2018

Mondialement reconnue pour sa gastronomie, la France possède une richesse culinaire aussi traditionnelle que contemporaine. Et lorsque l’on évoque les plaisirs et savoir-faire culinaires français, on ne pense pas vraiment aux enseignes de fast food qui essaiment nos territoires… Arrivées dans l’hexagone dès les années 1970, suivant une croissance progressive, les chaînes de restauration rapide que l’on connaît se sont bel et bien faites une place de choix dans le paysage culinaire quotidien des Français. Alors, peut-on habiter sur le sol de Bernard Loiseau tout en appréciant un moment passé à manger burgers industriels et frites huileuses ?

Les tacos français, nouvelle génération de fast food

Les tacos français, nouvelle génération de fast food – Crédits Edson Soares sur Flickr

Les Français VS la fast food

Parfois aussi appelée “junk food”, cette catégorie de restauration est généralement décriée dans la sphère de la santé, mais également dans certains mouvements altermondialistes, syndicalistes, ou défendant l’éthique animale. Pour un pays à la culture gastronomique (et politique) aussi ancrée qu’en France, on pourrait trouver étonnant que le fast food n’y soit pas moins populaire. Cela dit, en tant qu’habitants lambdas, nous n’avons pas forcément le recul pour estimer l’étendue d’une pratique sur le quotidien global d’une population… Mais à observer le nombre de McDonald’s, Quick, enseignes indépendantes de kebab, KFC, Burger King etc., qui quadrillent nos territoires, il semble assez évident que la “culture fast food” puisse faire partie d’une certaine vie quotidienne française.

Comme à la maison

Comme à la maison – Crédits Frédéric Bisson sur Flickr

Dès lors que l’on se penche sur les chiffres invoqués par-ci par-là sur le fast food en France, il est plutôt clair que l’on ne rechigne pas complètement devant un grec dégoulinant de gras ou du poulet frit. Avec “4,7 milliards d’euros de volume d’affaires sous enseigne dans l’Hexagone à la fin 2016, pour 1.419 restaurants[1], on remarque par exemple que le fast food préféré des Français, McDonald’s, y tient également une place particulière à l’échelle mondiale. Comme nous le rappelait Libération en 2015, la France est en effet “le deuxième pays du fast food (c’est dans l’Hexagone que McDonald’s fait ses meilleures recettes à l’étranger)” après les Etats Unis !

Prendre le temps : “Sur place !”

Malgré tout, l’enseigne américaine et ses consœurs restent assez mal vues par certains militants (évoqués précédemment), voire par les générations plus âgées, peu à l’aise avec le concept même de fast food.

Mis à part les questions diététiques, les conditions de travail des employés ou l’impact écologique rattachées à cette branche industrielle, c’est également d’un point de vue “culturel”, que la fast food est régulièrement pointée du doigt au niveau médiatique. En France, on lui reproche de façon un peu simpliste sa dimension “rapide”. Ainsi, prendre un repas sur le pouce serait une hérésie dans une nation où les repas sont des moments de partage et de dégustation quasi sacrés…

Dites “friiiiiiiites”

Dites “friiiiiiiites” – Crédits williami5 sur Flickr

Mais qui a dit qu’un “bucket meal” de chez KFC s’engloutissait forcément à toute vitesse ? C’est à ces questions cruciales qu’est venu répondre une passionnante étude menée par le sociologue Jean-Pierre Corbeau, achevée en 2010 et chroniquée par Le Monde la même année :

“Oui, les jeunes aiment se retrouver et rester dans les « hamburger restaurants » qui n’ont de rapide que le service ! Pour le reste, le restaurant est un lieu de sédentarisation : selon l’étude de Jean-Pierre Corbeau, quatre consommateurs sur cinq prennent leur repas sur place, assis à table. De surcroît, la vente à emporter (21 %) s’effectue pour un autre lieu de consommation sédentaire (bureau, domicile, etc.). […]

C’est d’ailleurs pour cette raison que que la livraison à domicile a mis tellement de temps à se lancer en France pour une enseigne comme McDonald’s. Au moment de l’annonce l’année dernière, les spécialistes du marché soulignaient effectivement la particularité “sociale” française – perçue  comme un frein dans la mise en place de ce nouveau service.

“On se retrouve au grec ?”

Plus récemment, c’est un mémoire universitaire consacré à la “culture du kebab” en France qui appuyait l’étude de Jean-Pierre Corbeau susmentionnée. Récemment interviewé par Konbini, Clément Romieu décortiquait ainsi son travail en définissant le rapport particulier qu’entretiennent les Français à cette viande grillée, reine de la rue :

Contrairement à l’Autriche où tu manges souvent ton kebab debout dans la rue, en France, tu t’assois, tu manges, tu parles… C’est le cas à l’école, à la fac, au boulot. C’est culturel. Voilà pourquoi, dans les grecs français, tu as des chaises, des tables, un plateau… On te sert des frites aussi, ce qui rallonge automatiquement la durée de ton repas. Beaucoup y viennent pour manger, mais aussi pour y passer un moment, voir un match de foot ou passer le temps devant BFMTV.”

Point de ralliement

Point de ralliement – Crédits torbakhopper sur Flickr

Concernant la relation soutenue entre gloutons et restauration rapide, la spécificité française se manifeste donc avant tout d’un point de vue social. La “culture française du repas”, au lieu de s’exprimer d’un point de vue éthique et gastronomique, souligne l’importance du partage et de la convivialité vécus pendant la collation. C’est encore Jean-Pierre Corbeau qui l’exprime le mieux :

“Le restaurant rapide est d’abord vécu par les adolescents et les jeunes adultes comme un lieu de rencontre et de convivialité. Les chronométrages ont permis de démontrer que le temps passé au restaurant était égal ou supérieur à la restauration self-service scolaire (jusqu’à 1h30 chez les 15-18 ans). Mieux, le « hamburger restaurant » est un lieu essentiel pour l’adolescent, pour sa construction parmi ses pairs, pour l’apprentissage de son autonomie, pour l’appropriation culturelle qu’il fait du restaurant devenu une sorte de bistrot contemporain pour sa sociabilité, un restaurant à part entière mais en adéquation avec les comportements sociaux qui s’y développent.

Rien d’étonnant, à nos yeux, dans la lecture de ces quelques lignes… Parmi vous, qui n’a pas en tête sa première sortie entre ados au McDo ou au kebab le plus proche ? De plus, ce que la citation ci-dessus ne dit pas (mais que vous retrouverez aisément dans l’article complet sur Le Monde), c’est que ce plaisir coupable pour les enseignes de fast food ne signifie en rien que “la jeunesse française mange mal” en général. Au contraire, les chiffres montrent que la fréquentation de ces établissements ne traduit absolument pas une alimentation non variée de la part des personnes sondées. L’étude montre seulement que lorsque les jeunes décident de manger un kebab ou une montagne de nuggets, ils préfèrent le faire sur place, et prendre leur temps à plusieurs.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la “street food” à proprement parler ne fonctionne pas forcément chez nous. Pendant un temps, les food trucks se sont certes multipliés à Paris, aidés par la Mairie. Mais beaucoup ont fait faillite… La tendance faisait pourtant rêver : que ce soit pour la promesse culinaire (plus saine qu’un “tacos français”), que pour sa fraîcheur marketing venue d’un monde anglo-saxon fantasmé. Mais finalement, ce que préfèrent les Français dans le repas, n’est-ce pas profiter du moment dans une ambiance conviviale ? De ce point de vue, on comprend que l’idée de se repaître en marchant dans la rue ou assis sur un coin d’escalier ne soit pas très satisfaisant…

Pour aller plus loin :

[1] Voire : McDonald’s teste la livraison à domicile à Paris, Les Echos Start, 2017

{pop-up} urbain

Vos réactions

David 9 octobre 2018

Heureusement qu’en France les « fastfoods » est une alimentation secondaire en général et que nous avons cette culture de bonne « bouffe » avec une alimentation varié et saine. Par exemple les USA sont tout le contraire de nous. Mais attention de ne pas trop céder à cette culture de « fastfood » car rappelons-le cette alimentation est issu de nos amis les américain ne perdons pas non plus nos valeurs, notre culture.

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