Tik Tok, nouvelle école d’urbanisme ?

© LDV Studio Urbain
15 Nov 2022

Avec plus de 970 millions utilisateurs quotidien, la plateforme TikTok s’est imposée depuis 4 ans comme un des premiers réseaux sociaux mondiaux. Dans le labyrinthe de contenus et de micro-niches existe tout un pan dédié aux débats et à la pédagogie autour d’enjeux urbanistiques très précis et concrets. Des vidéos de plus en plus vues et partagées qui pourraient permettre à Tiktok de se hisser à la hauteur des plus prestigieuses écoles d’urbanisme ?

Au mieux une plateforme pour zoomers décérébrés, au pire un repaire d’influenceurs malhonnêtes, TikTok a longtemps eu (et continue à avoir) une image bien moins “noble” que les réseaux sociaux concurrents. Il est d’ailleurs assez parlant de voir à quel point le réseau a longtemps été sous-investi par les femmes et hommes politiques français (à l’exception de quelques tentatives plus ou moins bien reçues de Jean-Luc Mélenchon ou encore Jean-Baptiste Djebbari), contrairement à Facebook, Instagram ou Twitter. Pourtant, et malgré les a priori, Tiktok constitue de plus en plus un espace d’éducation populaire et de débats autour de sujets bien plus sérieux qu’il n’y paraît. Et ce, on vous le promet, sans (presque) aucun dance challenge.

Mixed-use, walkable cities et Robert Moses

https://www.tiktok.com/@signedbritt/video/7144715706813140267?is_from_webapp=v1&item_id=7144715706813140267

Cette courte vidéo d’une urbaniste new-yorkaise nommée Britt, publiée le 19 septembre dernier, a par exemple fait plus de 500 000 vues et a été likée pas moins de 130 000 fois. Actuellement premier résultat du #urbanplanning sur le réseau (l’algorithme actualise régulièrement les contenus mis en avant), elle présente différents “choix” d’aménagement urbain en donnant volontairement son avis brut sans explications, dans la lignée d’une trend ou tendance actuelle de l’application. Chaque image illustre un de ces choix avec un extrait sonore issu d’une vidéo d’un autre tiktokeur qui commentait pour sa part des choix d’architecture intérieure.

Des rues sans voitures ? Oui. La ville du quart d’heure ? Oui. Suburbia ? Sûrement pas […] La gentrification ? 100% non. Des villes pensées autour de l’utilisation de la voiture ? Je déteste ça. Robert Moses ? Je pense que je le déteste encore plus. Des quartiers mixtes ? Oui bien sûr”. En 30 secondes, la vidéo réalise l’exploit de résumer l’avis général de ce qu’on peut appeler le Citiestok, ou la niche de l’application dédiée aux villes et à l’urbanisme, principalement présentes aux États-Unis : la haine des banlieues pavillonnaires à l’américaine, plus globalement de tout choix d’urbanisme monofonctionnel et centré sur la voiture et de Robert Moses, urbaniste de New York au milieu du XXe siècle, aujourd’hui honni par la plupart des (jeunes) passionnées urbanistes, qui lui préfèrent Jane Jacobs, et qui les opposent régulièrement via des blagues, mèmes et détournements.

Ce mélange entre culture internet, obsession pour les problématiques urbaines et blague (et haine de Robert Moses) ne devrait pas surprendre les lecteurs assidus de Demain la Ville puisqu’il en était déjà question lorsqu’on parlait du groupe facebook NUMTOT (New Urbanist Memes for Transit-Oriented Teens), précurseurs de cette micro-niche.

Une micro-niche qui grandit cependant chaque année et qui fait son trou. Le compte talkingcities, sans doute le plus populaire de ce genre, compte pas moins de 218 000 abonnés pour 5,6 millions de j’aime cumulés. Le concept ? Un jeune urbaniste dont on voit simplement la tête présente une notion ou une ville à travers quelques images (les tiers-lieux, les liens entre bonheur et déplacements pendulaires, ou encore ci-dessous les superblocks qui ont totalisé 340 000 vues en 10 jours) et explique les enjeux de ce dernier. En commentaires de certaines vidéos, de vifs débats sur les politiques de zonage ou sur le bien-fondé de l’urbanisme tactique prouvent à quel point cet espace souvent méprisé peut devenir un lieu de discussions et d’éducation populaire.

Un suburb américain ©Blake Wheeler via Unsplash

Un suburb américain ©Blake Wheeler via Unsplash

C’est justement cette dimension d’éducation et de pédagogie, très présente sur Tiktok pour une variété de sujets, qui plaît et permet de dépasser les seuls urbanistes et étudiants. Notamment aux nord-américains qui, pour beaucoup, ont toujours vécu dans des banlieues pavillonnaires et rêvent d’un urbanisme plus “européen” qui fait la part belle aux villes marchables, à la mixité fonctionnelle et aux mobilités alternatives à la voiture.

À quand le citiestok français ?

À l’inverse de nos voisins d’outre-atlantique, les français fan d’urbanisme semblent moins actifs sur le réseau, alors même que Paris est souvent utilisée comme une référence sur Tiktok comme sur Twitter à travers les posts largement partagés du consultant Brent Toderian, anciennement urbaniste en chef de Vancouver et aujourd’hui chef de file des twittos urbanistes. Aux côtés de vidéos encore plus précises dédiées au monde de l’immobilier, ou de certains élus comme celles du maire de Verneuil-sur-Seine, on trouve quand même des vidéos consacrées au sujet, à travers de l’urbex, la présentation de certaines villes ou anecdotes urbaines, ou surtout via le prisme de l’architecture.

C’est notamment le cas de Studiokarp et ses 15 000 abonnés, fier représentant français de l’architok qui poste régulièrement pour répondre à des questions très précises comme la taille standard d’une porte ou d’une marche, présenter des styles architecturaux ou encore expliquer ce qu’est et ce à quoi sert un espace public “vide”.

@studiokarp

Qui connaît cette place ? Chaud venir boire un verre ? #archi #urba #urbanisme #urban #centreville #bxl #bruxelles #architecture #matériaux #flagey #belga #archi #architecte #architects

♬ son original – ArchiTok / News d’Architecture

On retrouve aussi ce genre de questions traitées par lilleaddict à travers une vidéo qui présente le projet de remise en eau du Vieux-Lille. Une vidéo vue par 260 000 personnes, soit bien plus que la plupart des autres vidéos du compte de la même époque, dépassant rarement les 100 000 et stagnant même souvent autour des 30 000. La preuve supplémentaire d’un intérêt fort et grandissant pour ces questions.

Reste que le réseau n’est sûrement pas suffisamment pris au sérieux dans la francophonie et est délaissé par la plupart des passionnés d’urbanisme. Il constitue pourtant un moyen particulièrement puissant pour toucher une catégorie plutôt jeune, usagère des villes et qui serait probablement très intéressée par nombre de ces sujets, comme le montre les statistiques des quelques productions déjà réalisées. Une manière aussi d’intéresser des jeunes aux métiers de la fabrique urbaine, qui sont parfois très méconnus dans certains pans de la population et ainsi de la décloisonner et de l’ouvrir au plus grand nombre.

 

 

 

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