Tiers-lieux : un horizon de résilience et d’activation locale

©️ La Smalah
25 Fév 2021 | Lecture 4 min

Autrefois peu présents dans le paysage urbain, les tiers-lieux se sont multipliés au cours de cette dernière décennie. Expérimentations urbaines ou rurales, hybridité des fonctions et des publics, traitement novateur des usages, le principe convainc de plus en plus.

Aujourd’hui, une grande variété d’acteurs et d’actrices s’emploient à accompagner les différents lieux et porteurs de projets, à se lancer dans l’aventure ou à pérenniser une dynamique déjà existante. Leur rôle consiste également, sur le moyen et le long terme, à évaluer l’impact de ces nouveaux lieux sur les territoires dans lesquels ils s’implantent.

Alors quelles sont les clés de leur réussite ? Quels enjeux vont structurer leur futur développement ? Et quel bilan pouvons-nous faire de leur rôle dans nos villes ? Pour répondre à ces problématiques, nous avons rencontré Chloé Rivolet, de la Coopérative des tiers-lieux, un réseau d’espaces de travail partagés en milieu rural dans la région Nouvelle-Aquitaine.

Espace de coworking, fablab, atelier d’artisan : en fait, c’est quoi un tiers-lieu ?

Cette typologie de tiers-lieux est celle adoptée par la région Nouvelle-Aquitaine depuis la création d’un AMI tiers-lieux dont l’objectif est d’accompagner, notamment de financer l’amorçage des espaces de travail partagés sur le territoire néo-aquitain. La Coopérative Tiers-Lieux élargit cette vision pour aller au-delà d’une typologie précise.

“Pour l’équipe de la Coopérative, un tiers-lieu c’est avant tout un collectif de personnes, implanté dans un territoire, développant l’ambition de créer du bien commun. La dimension collective est essentielle pour ce type de projet. Le fait qu’il y ait plusieurs activités qui s’opèrent au sein d’un même lieu ne suffit pas à faire tiers-lieu. Dans ce cas, on sera plutôt sur de la colocation d’activités ou de personnes, sans qu’il y ait nécessairement une dynamique d’intérêt général.”

Plus qu’une typologie, le tiers-lieu est une véritable démarche qui vient répondre à un besoin local pour créer des synergies communes au sein d’un territoire donné et faire émerger de nouvelles dynamiques.

Vecteurs de dynamiques sociales, culturelles, artisanales, entrepreneuriales, les tiers-lieux dessinent aujourd’hui de nouveaux modèles de fabrique urbaine et de manière de travailler. Temporaires ou permanents, ils permettent de transformer un territoire ou parfois de renforcer l’identité locale d’un quartier.

Quelle est pour vous la définition d’un tiers-lieu “réussi”, c’est-à-dire un lieu approprié, générateur de dynamiques positives et optimistes pour l’avenir de nos villes et de nos citoyennes et citoyens ? Et quelle est la recette pour le faire émerger ?

“Le tiers-lieu est vraiment pluriel, je ne dirais pas qu’il y ait un modèle précis qui soit “le bon”. Il dépend entièrement du lieu dans lequel le projet vient s’implanter. C’est pour cette raison que nous conseillons systématiquement aux futurs porteurs de projets de commencer leur travail par un diagnostic territorial, afin de bien comprendre les enjeux locaux. L’objectif de cette première phase est de prendre connaissance des différentes actions, des implantations des acteurs et actrices déjà présents sur le territoire et d’identifier les potentiels besoins et enjeux locaux. Une étape essentielle pour garantir une nouvelle proposition qui viendra s’insérer en complémentarité de l’offre et des dynamiques existantes.”

Finalement, faire émerger des tiers-lieux pleinement appropriés par les usagers du territoire repose principalement sur l’intégration cohérente et harmonieuse du projet dans l’environnement existant. Pour autant, le tiers-lieu impulse aussi une dynamique commune qui vient faciliter l’implication ponctuelle ou permanente d’acteurs locaux.

Comme nous l’explique Chloé RIVOLET, il y a par exemple de plus en plus de tiers-lieux qui revendiquent l’agrément de la CAF “Espace de vie sociale”. La pertinence de cette demande dépend du territoire, de son identité, des besoins de la collectivité et des habitants. Dans certains cas, le besoin est déjà couvert alors que dans d’autres, les thématiques de l’enfance, de la jeunesse ou de la famille sont clairement identifiées et nécessitent un modèle de projet tel que le tiers-lieu, en lien évidemment avec des partenaires locaux. Parfois même, c’est le centre social qui devient tiers-lieu.

“Le pilier d’un tiers-lieu c’est vraiment de s’appuyer sur les ressources locales, afin de développer un projet qui ressemble aux bénéficiaires directs du tiers-lieu, c’est-à-dire aux acteurs locaux.”

©️ Le battement d’ailes

©️ Le battement d’ailes

La coopérative est composée de facilitateurs et facilitatrices de projets de tiers-lieux. Vous avez développé récemment un laboratoire d’innovations ainsi qu’une école, le Quartier Génial, pour rendre plus accessibles ces modèles de travail. Pourquoi avoir entrepris ces démarches ? Était-ce le résultat d’un besoin local ?

“Initialement la Coopérative Tiers-Lieux est un réseau d’initiatrices et initiateurs de tiers-lieux, dont l’angle principal était le coworking. Finalement, depuis 10 ans, nous avons identifié des enjeux bien plus grands, notamment en milieu rural, ainsi que de nouveaux partenariats en Nouvelle-Aquitaine.”

Aujourd’hui, les thématiques abordées par la Coopérative Tiers-Lieux et les porteurs de projets qu’elle accompagne sont bien plus diverses. C’est notamment pour cette raison que la Coopérative a développé un laboratoire et une école.

“L’école est née d’un réel besoin de formation. Nous nous sommes progressivement rendus compte que la filière des tiers-lieux devait être davantage professionnalisée. C’est un besoin que nous avons ressenti au sein même de l’équipe salariée de la Coopérative, mais également auprès d’autres acteurs et gérants de lieux. L’objectif de cette école est de proposer un cadre pédagogique pour monter en compétences sur des sujets précis, liés à la création et à la gestion de tiers-lieux. Nous avons également œuvré pour enregistrer la compétence « Piloter un tiers-lieu » au Répertoire Spécifique des compétences afin de faire reconnaître les compétences des personnes en poste.

Le Laboratoire, quant à lui, est justement né d’une prise de conscience que j’ai évoquée précédemment : le fait qu’il n’y ait pas une seule définition du tiers-lieu et que ce type de démarche n’était, de ce fait, pas tout à fait évidente. Notre programme de recherche et de développement nous a permis de définir clairement la vision du tiers-lieu que la Coopérative défend.” (Cf. Les Cahiers du Labo : https://coop.tierslieux.net/wp-content/uploads/2020/11/cahier-labo-tierslieux.jpg).

 

©️ Delphine Trentacosta

©️ Delphine Trentacosta

“Les Tiers-Lieux sont importants pour la société civile, la démocratie, l’engagement civique et instaurent un sentiment d’espace”. Vous êtes également collectivement engagés dans la mise en réseau de porteurs de projets, la proximité, le partage, l’entraide et la coopération locale. Tout compte fait, les tiers-lieux que vous soutenez sont-ils de nouveaux espaces de travail ou de nouveaux lieux de vivre-ensemble ?

“En fait, quand on parle d’espace de travail partagé, on entend par travail l’activité au sens large. Cela peut être l’activité professionnelle rémunératrice, tout comme l’activité amatrice, ludique, pédagogique. Mobiliser des personnes autour d’un tiers-lieu, cela passe nécessairement par l’action, par le projet et donc par l’activité, quelle qu’elle soit tant qu’elle est collective.”

Dans cette logique, la coopérative a récemment lancé une expérimentation avec Pôle Emploi Aquitaine sur une dizaine de tiers-lieux de la région. L’idée est de proposer un parcours d’accueil destiné aux personnes en demande d’emploi de longue durée au sein de ces espaces. Chaque tiers-lieu a une identité particulière et aborde des thématiques assez variées. L’accueil est gratuit et il est surtout basé sur cette notion d’accompagnement. Certains temps sont dédiés au coaching des personnes demandeuses d’emploi, d’autres sont rythmés par la prise de parole de professionnels partageant leur parcours professionnel.

“Cela se rapproche du co-développement, et c’est ce collectif, cet objet commun qui façonne ce qu’on entend par travail et activité, dans une dynamique d’insertion sociale par l’activité pertinente et activatrice.”

La coopérative a également pour mission d’évaluer les dynamiques créées par les tiers-lieux avec la création d’un observatoire de l’existant. Depuis le début de votre activité, si vous deviez dresser un bilan, concernant l’impact urbain, social, sociétal et économique de tous ces projets sur la région Nouvelle-Aquitaine, quel serait-il ? Et quel intérêt pour les territoires ?

L’observatoire est le fruit d’un travail commun entre la partie réseau de la coopérative, dont la mission est principalement réalisée sur terrain, et le laboratoire d’innovations qui, quant à lui, travaille dans une vision plus scientifique et sociologique. Ces deux domaines sont évidemment interdépendants et se nourrissent quotidiennement.

“En réalité, il est difficile de réaliser des études, des analyses sur l’impact effectif des tiers-lieux, tout simplement parce qu’on manque aujourd’hui de données très précises. En revanche, l’observatoire a été créé dans une logique d’accompagnement et de partage d’une certaine méthodologie de travail. Nous invitons les différents tiers-lieux de la région à venir se référencer sur notre annuaire et nous les contactons afin de comprendre leur mode de gouvernance, leur organisation, leur projet. De cette manière, nous arrivons à rassembler des informations propres à chaque tiers-lieu et à créer des infographies à ce sujet, qui composent tous les deux ans notre panorama des tiers-lieux.

L’intérêt territorial de ces modèles dépend vraiment des dynamiques locales. Les milieux ruraux et urbains, par exemple, font émerger des usages complètement différents. Au sein de villes denses, la demande locale engendre davantage la création d’espaces de travail partagés qui s’apparentent plutôt à des colocations d’entreprises. Tandis qu’en milieu rural, d’autres besoins existent et entraînent généralement des projets centrés sur la valorisation du territoire, du patrimoine, par des initiatives locales. En Creuse par exemple, le réseau Tela accompagne des acteurs engagés dans l’économie sociale et solidaire à développer des initiatives au sein du département et encourage la création de projets qui participent à la dynamique creusoise d’innovation rurale.”

Le rôle de la coopérative est enfin d’opérer une sorte de régulation des tiers-lieux, d’assurer un maillage territorial pertinent et adapté au contexte local. L’équipe invite régulièrement les potentiels porteurs de projets à se renseigner sur les tiers-lieux voisins, à comprendre leur activité, leur dynamique, afin de proposer une offre complémentaire à ce qui existe déjà, mais également pour s’inspirer de l’existant.

“La combinaison entre actions de terrain et élaboration de politiques publiques est vraiment intéressante à ce sujet. Les deux se complètent intelligemment pour réguler le développement territorial des tiers-lieux.”

©️ Les Usines

©️ Les Usines

Pour terminer, quel est selon vous le futur des modèles de tiers-lieux ? Comment appréhendez-vous leur évolution au sein des territoires de demain ?

“Il est certain que demain nous verrons émerger dans nos territoires de nouveaux modèles. Pour moi, l’identité d’un tiers-lieu repose justement sur sa créativité. Il paraît donc logique d’imaginer le développement de projets assez novateurs dans le futur. Cependant, cette vision prospective est à nuancer. L’année 2020 a été particulièrement difficile pour les gérants et salariés de tiers-lieux. Le modèle économique qui façonne ces projets est pour le moins fragile et peut entraîner des formes de précarité.

Je reste cependant optimiste pour l’avenir des tiers-lieux. Nous avons assisté, pendant les périodes de restrictions gouvernementales, à des mobilisations sans précédent. De nombreuses personnes, au sein de tiers-lieux, se sont engagées pour le bien commun, ont accueilli des systèmes de distribution alimentaire ou ont participé à la réalisation de matériels de protection.

En fait, je trouve que l’année 2020 a donné beaucoup de sens à l’organisation territoriale collective. Des réseaux de solidarité, de soutien, de partage ont émergé un peu partout en France. Et les tiers-lieux tendent finalement à devenir des îlots de résilience territoriale, notamment en décentralisant les pouvoirs à une échelle très locale. Dans la coopérative, nous sommes assez convaincus que c’est l’échelle adaptée pour monter ce genre de projet et que redonner du pouvoir aux communes, aux agglomérations, c’est tout simplement redonner du pouvoir aux acteurs locaux.”

LDV Studio Urbain
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