Redécouvrez le design urbain avec Design For Change

L’arbre à basket, installé dans l’espace public à l’occasion du Voyage à Nantes 2012 et réalisé par l’agence d’architectes-urbanistes A/LTA Image issue du paper n°1 de Lille-design

Si vous faites partie de ceux qui pensent que le terme « design » qualifie les objets tendances que l’on trouve à des prix exorbitants dans les galeries… alors vous n’avez rien compris ! Par chance, notre rencontre avec Caroline Naphegyi, directrice de l’association Design For Change, illuminera votre regard sur la question. Méthodologie, processus, démarches, ambiances, confort, service, société, santé… tout est design et le design est partout, surtout dans la ville ! Mais commençons par le commencement, c’est-à-dire par l’éclaircissement de la définition : qu’est-ce que le design aujourd’hui ?

L’arbre à basket, installé dans l’espace public à l’occasion du Voyage à Nantes 2012 et réalisé par l’agence d’architectes-urbanistes A/LTA Image issue du paper n°1 de Lille-design

L’arbre à basket, installé dans l’espace public à l’occasion du Voyage à Nantes 2012 et réalisé par l’agence d’architectes-urbanistes A/LTA
Image issue du paper n°1 de Lille-design

De l’objet à la stratégie

La première période du design fut marquée par la célèbre phrase de Louis Sullivan « form follows fonction » (la forme suit la fonction) inspirée du fonctionnalisme darwinien attestant que la fonction crée l’organe. Au cours de sa période « classique », à l’époque des fonctionnalistes, le design se référait au dessin d’un objet d’abord défini par ses usages et destiné à des usagers, donc reproduit en série. Cette discipline plonge ainsi ses racines dans le monde de l’industrie pour qui la question du moule et de la reproduction d’un produit furent à l’origine de la fabrication en série.

Puis, l’apparition du mouvement « design for need » autour du « sustainable design » a délaissé le progrès technique et l’expansion des processus industrialisés pour s’intéresser à l’approche artisanale du « do it yourself », de la récupération et de l’auto-construction. Cette sorte de « bricolage » fut initiée avec Victor Papanek dans les années 60. Le design « solidaire » était principalement conçu pour répondre aux besoins des pays en voie de développement et s’intéressait par exemple à la création artisanale de piles, à la récupération de l’eau et à la construction de mobiliers en accord avec une économie de moyens

Enfin, la dématérialisation du design avec le « design thinking » a marqué un tournant dans l’histoire de la discipline. Le design ne propose plus un produit mais une démarche pour positionner une entreprise ou un produit sur un marché. En appliquant la méthodologie propre non plus à l’objet seul mais à l’entreprise, il est possible pour celle-ci d’évaluer en quoi elle est obsolète et de proposer une stratégie pour la relancer.  Ainsi, l’observation plus globale de l’évolution de nos modes de vie ouvre le champ des possibles en termes d’adaptation au marché. Par exemple, mange-t-on encore réellement à table ? Une assiette est-elle encore nécessaire ? Ce sont quelques-unes des questions que se pose une entreprise de céramique pour se reconvertir et trouver les réponses les plus adaptées, en réutilisant les savoir-faire et les matières premières qui font sa marque : aller vers la fabrication de carreaux, de lames, d’instruments chirurgicaux…

« Le champ du design s’élargit de jour en jour en fonction des applications potentielles que l’on rencontre. Au sens le plus large, que l’on peut ensuite resserrer par champ d’application, on parle de « démarche design ». Si l’on devait trouver un terme français pour définir le design, on pourrait se rapprocher de la terminologie italienne « projecto ». Le design fait également allusion au dessin, à la conception, qui n’est pas un résultat, ni un objet, mais un processus. Les anglophones associent toujours au design un autre mot : »design thinking », « landscape design », « graphic design »…

La base du design réside dans le questionnement de l’usage et sa vocation n’est autre que d’être au service d’un usager. Il n’est plus seulement associé à un objet, il peut être immatériel comme avec le design de service par exemple, qui s’incarne sous la forme d’une application, d’un mode d’emploi, vecteurs d’un mode de fonctionnement, d’un mode d’être » explique Caroline Napheguy.

Au-delà de l’esthétique, le design peut apporter des solutions pragmatiques à des problèmes de la vie quotidienne. Mais surtout, le design doit répondre à un besoin, il ne doit pas le créer.

La place du design dans l’espace urbain

« Le designer est le grand oublié de nos villes françaises. » Pourtant, son rôle complète celui de l’architecte, de l’urbaniste ou du paysagiste dans la construction de l’espace public. Le designer est celui qui questionne l’usage d’un espace avant d’en penser l’aménagement. Son souci d’étudier ses publics, ses fréquentations, ses attentes, son entretien, son évaluation des partenariats possibles entre la ville et les entreprises… seraient bien utiles à des projets urbains souvent publicitaires dont la gestion sur le long terme n’est pas toujours bien assurée.

Evincé de la réflexion sur le fonctionnement-même d’un espace, le designer l’est aussi du dessin d’objets urbains. Le mobilier, parfois conçu par l’architecte en charge du projet, est le plus souvent choisi sur catalogue par les municipalités. L’aire de jeu en est l’exemple le plus criant. « Où que l’on aille en France, elles sont toutes les mêmes« . Sans âme, sans relation avec les us et coutumes du territoire dans lequel elle s’inscrit, l’aire de jeu devient un produit standard.

Adossée à la colline, l'aire de jeu du parc de Belleville à Paris, s'insère dans la topographie du terrain. Conçue par les architectes et paysagistes de l'agence BASE, elle ouvre des perspectives sur ce qu'un designer pourrait faire.

Adossée à la colline, l’aire de jeu du parc de Belleville à Paris, s’insère dans la topographie du terrain. Conçue par les architectes et paysagistes de l’agence BASE, elle ouvre des perspectives sur ce qu’un designer pourrait faire.

Utiliser la force du fragile

« Le design urbain touche aussi bien à la texture du trottoir, au type de carreaux choisi, à la forme d’un luminaire ou aux formes de services offertes par un abribus. » La question de l’ambiance place l’homme au centre des préoccupations des designers et architectes. Avant d’être un paysage visuel, la ville est un paysage senti, ressenti. Sa clameur, ses odeurs, ses lumières, sa température font partie intégrante de son identité et leurs variations induisent des changements de comportement. Pour composer avec ces éléments impalpables, introduire des perturbations positives, les designers ont inventé des outils utilisant la force du fragile pour se dégager de la représentation.

Le luminaire du designer François Azambourg pour Roset illustre la dématérialisation. La lampe n'est plus objet mais association de particules lumineuses.

Le luminaire du designer François Azambourg pour Roset illustre la dématérialisation. La lampe n’est plus objet mais association de particules lumineuses.

Le plasticien Yann Kersalé a réalisé pour Cherbourg des lampadaires en forme de mats, dont la lumière varie du bleu au vert, selon le niveau des eaux et l'amplitude des marées.

Le plasticien Yann Kersalé a réalisé pour Cherbourg des lampadaires en forme de mats, dont la lumière varie du bleu au vert, selon le niveau des eaux et l’amplitude des marées.

Engager le dialogue avec la ville

Le design est également porteur d’une dimension sociale. La société, en mutation, devient de moins en moins matérialiste. Pour Jérémy Rifkin, la troisième révolution industrielle s’illustre par un intérêt décroissant pour la possession d’objets. L’économie de marché est délaissée au profit d’une économie de service basée sur la location, l’accès à toutes sortes de services et d’expériences, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Le design de service peut à la fois toucher la ville ubiquitaire et la ville marginalisée.

A Denver, les parcmètres inutilisés servent maintenant à collecter de l’argent pour les sans-abri, et à Paris, la start-up Le Carillon, met en relation les commerçants du XI° arrondissement désireux d’offrir un service (accès à des toilettes, à une trousse à pharmacie ou encore confection de doggy-bags) aux SDF.

« Le design, c’est aussi mettre en relation des gens dont l’envie est de créer un projet commun. Uber est typiquement un plan qui aurait pu être inventé par un designer. « La ruche qui dit oui »  a été montée par un designer de l’ENSCI. L’habitant entre dans un scénario et devient acteur de la ville. »

La startup Le Carillon lance une plateforme de mise en relation des commerçants du quartier. La Ruche qui dit oui est une AMAP constituant un circuit court entre producteurs et consommateurs.

La startup Le Carillon lance une plateforme de mise en relation des commerçants du quartier.
La Ruche qui dit oui est une AMAP constituant un circuit court entre producteurs et consommateurs.

Reposant parfois sur une idée et un idéal, et rendant de ce fait le design de service a-territorial – bien que ce service réponde et s’adapte à un territoire précis – le design urbain s’intéresse parfois à un espace public tangible. Il place la question du « frontage », limite floue entre le public et le privé, au cœur de la réflexion design. La notion de « frontage », redécouverte par Nicolas Soulier dans son livre “Reconquérir les rues”, désigne les bandes de bord de rue qui font l’objet d’une appropriation citoyenne. Perrons, balcons, emmarchements, clôtures, jardinets… constituent toutes sortes de seuils où le vocabulaire d’un intérieur et d’un extérieur se mêlent. Plantations, vélos, objets de décoration les habillent et révèlent l’intérêt que les habitants leur portent. Ce réseau d’espaces, publics ou privés mais visibles depuis la rue, est symptomatique du désir de liberté d’intervention des habitants sur leur espace de vie. De ce fait, ces espaces incarnent le terrain d’expérimentation idéal pour les designers.

Design For Change, une académie de talents

Mais qu’en dit finalement la professionnelle ? Pour Caroline Naphegyi, directrice de l’association Design For Change, “Il y a énormément de choses à inventer pour changer notre quotidien, à condition d’offrir un espace d’expression aux designers.”

Véritable laboratoire d’idées pour la ville,  l’association Design for Change est dirigée par cette jeune directrice artistique depuis sa création. Elle nous raconte l’histoire de cet ovni urbain :

“Cette initiative est née d’un projet lancé par la ville de Deauville à l’occasion de son 100e anniversaire. En tant que commissaire d’exposition, je devais mettre en place trois projets. J’ai ainsi organisé un feu d’artifice-opéra sur la plage, demandé à un jeune réalisateur de faire parler la ville au travers du cinéma et, suivant les directives m’invitant à monter un projet sur le thème de l’innovation, j’ai proposé Design for Change.

Le projet offrait une rencontre entre des professionnels et les étudiants des meilleurs écoles de design internationales afin d’aboutir à des propositions novatrices adaptées à nos modes de vie. Chaque rencontre prenait la forme d’un concours récompensant les lauréats d’une bourse et d’une proposition de mise en œuvre de leurs projets. Puis le format a évolué. Les sujets, trop vastes et universels –  cohésion sociale ou agriculture urbaine par exemple – manquaient d’accroche à un territoire.  La ville de Lille s’est très vite intéressée à notre projet et nous a proposé de nous associer à Lille-design, sa plateforme de promotion du design au service du développement économique, qui venait d’être créée.

Nous avons ainsi resserré et adapté nos thèmes au territoire à transformer, dont l’histoire nous a inspirés. La métropole lilloise compte des villes comme Roubaix et Tourcoing, ayant beaucoup souffert de la désindustrialisation. Les usines de filage de la laine sont tombées en désuétude, les friches industrielles fleurissent sur le territoire, offrant des sites au fort potentiel de transformation jusqu’en centre-ville.  Selon les préoccupations et les traditions locales, nous avons axé nos thèmes de réflexion sur le textile, la restauration collective, la mobilité. Design For Change est un laboratoire d’effervescence pratique destiné à apporter des solutions au territoire lillois tout en gardant une dimension suffisamment universelle pour pouvoir être appliquées ailleurs”.

L’un des projet lauréat, Brigade du Nord, propose la mise en place d’un dispositif transgénérationnel et convivial autour des plaisirs culinaires. Chloé Adheleim et Aurore Lopez ont imaginé l’articulation d’une communauté solidaire et responsable autour de trois figures centrales : le chef cuisinier Clément Marot, les jardins de Cocagne, producteur local de légumes dont les ouvriers sont en réinsertion professionnelle et l’Hôpital gériatrique Les Bateliers dont les résidents profiteront une fois par semaine d’un repas d’exception. Design For Change est actuellement en train de les accompagner pour que ce design de process voie réellement le jour.

Un autre, intitulé Water culture, s’inscrit dans la traditionnelle recherche des ambiances. Ce projet encourage les gens à changer leur perception négative de la météo lilloise, les invitant à apprécier l’expérience de la pluie. Au contact des gouttelettes d’eau, la ville se transforme, change d’aspect, s’obscurcit et luit. C’est cette métamorphose naturelle que les jeunes designers ont cherché à accompagner en travaillant sur des structures textiles hydrochromiques dont les motifs sont révélés par le liquide céleste.

Visuels du projet Water Culture, mené par Chandni Kabra, Aaron Gillett et Karen Oetling de l’école La Fabrica dans le cadre du concours Design For Change

Visuels du projet Water Culture, mené par Chandni Kabra, Aaron Gillett et Karen Oetling de l’école La Fabrica dans le cadre du concours Design For Change

Ce projet a un sens universel, partout où la pluie tombe. Pourtant il trempe des racines dans les traditions du territoire et du terroir lillois. La teinture des structures textiles provient de légumes locaux tels que la betterave ou l’oignon. Le revêtement qui recouvre le tissu teint, blanc lorsqu’il est sec, dissimule les motifs. Une fois mouillé, il devient transparent et les dévoile. Pouvant recouvrir les abribus, les cours d’écoles, les devantures de boutiques… cette technique pourrait bien rapidement entrer dans le vocabulaire des villes, en jouant le rôle de balises spatiales et temporelles. Design For Change accompagne maintenant ces jeunes créateurs dans la recherche d’entrepreneurs intéressés pour industrialiser le prototype.

Ainsi, le design est un champ disciplinaire regroupant des domaines oscillant entre le social, le participatif, l’expérience, le confort, l’environnement, le comportement, le virtuel, le formel, l’immatériel… En somme, un art ou plutôt un artisanat ?  Selon Caroline Naphegyi « Le design n’est ni art ni artisanat,  son vocabulaire relève du monde de l’industrie. L’art – parfois utile – ne relève jamais d’un usage, y compris pour les dadaïstes ».

Pourtant selon Gaetano Pesce, architecte et designer, « l’art a toujours été un produit avec une utilité ». Les portraits étaient réalisés pour représenter la puissance, les peintures coquines cherchaient à éveiller le désir sexuel et les icônes religieuses visaient à instaurer la soumission. « Puis l’art est devenu un produit culturel, mais avant d’être cela, l’art était quelque chose d’utile, dont les gens avaient besoin. L’art actuel qui satisfait ce type de fonction, c’est le design. Cela fait donc cinquante ans que je m’interroge  pour savoir si ce n’est pas le design qui sera l’art du futur. » Le design urbain serait-il alors le futur des villes ?

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