Qui sont les instigateurs des “villes sans peur” ?

25 Mar 2019

Il y a deux ans naissait le mouvement des Fearless Cities à l’initiative de la maire barcelonaise Ada Colau. Ce rassemblement de « villes sans peur » entend changer la façon de faire de la politique en partant du bas et en remettant la justice sociale, la démocratie et l’écologie au cœur de l’action publique. Madrid, Naples, Grenoble, le mouvement municipaliste se propage en Europe et dans le monde.

photo d un groupe de travail durant le fearless cities

Groupe de travail pendant le sommet Fearless Cities – Fearless Cities

La « troisième Europe »

Juin 2017. Barcelone accueillait les représentants de 180 villes dans 50 pays différents à l’occasion d’une rencontre internationale inédite : « Fearless Cities ». Leur objectif ? Réinventer la politique locale. Dans le sillage de l’annonce de Donald Trump de ne pas respecter les accords de la COP 21, les « villes sans peur » prennent acte de l’impuissance des gouvernements dans les enjeux de ce début de siècle. Face à la crise environnementale et démocratique, elles ont la conviction qu’il faut recentrer l’action publique sur l’échelle municipale. « Ce que nous voulons, c’est changer le monde » résume sobrement Manuela Carmena, la maire de Madrid.

photo des maires de Barcelone et Madrid

Manuela Carmena et Ada Colau, maires de Madrid et Barcelone, organisatrices du sommet Fearless Cities – Ahora Madrid

Ce n’est pas un hasard si ce premier sommet a lieu dans la capitale catalane. Dirigée depuis 2015 par une coalition de mouvements sociaux et de partis politiques de gauche, elle incarne avec Madrid un certain renouveau politique en Espagne. Héritières des Indignés, ces plateformes citoyennes soufflent un vent frais dans le paysage européen. En effet, comme l’explique le maire de Naples Luigi de Magistris, le mouvement des « villes sans peur » se voit comme une « troisième Europe », une alternative à l’Europe de l’austérité et celle des nationalismes. Sociale, écologique et démocratique, cette troisième voie semble trouver écho aux quatre coins du globe. Des élus et activistes de New York, Naples, Hong Kong ou Belo Horizonte au Brésil convergent ainsi pour l’événement.

 

Expertise populaire

Maire de Grenoble depuis 2014, Eric Piolle est le seul représentant français présent au Fearless Cities. À la lisière des Alpes, sa ville – qui accueillait la biennale des villes en transition en mars – est un véritable témoin des changements climatiques. La municipalité a mis en place des plats bio et solidaires dans les cantines scolaires, elle entreprend de fournir une électricité 100% renouvelable aux habitants d’ici 2022. « Nous sommes engagés dans un municipalisme volontaire de transition écologique et solidaire » affirme-t-il à Regards. À Paris, Anne Hidalgo ne s’est pas affichée avec Fearless Cities, elle qui est déjà présidente du C40. En revanche, Julien Bayou, candidat EELV à la Mairie de Paris en 2020, a déclaré s’inscrire dans les pas municipalistes d’Eric Piolle.

Le citoyen est au cœur de la politique des « villes sans peur ». L’échelon municipal est en effet celui qui permet le plus de proximité entre l’habitant et la décision. Usager de la ville, le citoyen est son meilleur expert. En partant des problèmes concrets et quotidiens, la ville peut s’attaquer à des enjeux plus larges comme la lutte contre la corruption, les mobilités douces, l’accueil les réfugiés… Présent au sommet, le militant américain éco-socialiste Kali Akuno affirme : « Tout l’édifice de l’État-nation est devenu anti-démocratique presque partout. C’est au niveau local que chacun est en contact avec ses voisins, que l’on peut comprendre leurs besoins, leurs espoirs et leurs peurs. C’est à ce niveau que l’on peut s’attaquer au racisme, au sexisme, à la xénophobie. »

Photographie de Kali Akuno

Kali Akuno, cofondateur de Cooperation Jackson aux Etats-Unis – Cooperation Jackson

 

Les villes révolutionnaires

Le mouvement des « villes sans peur » n’est pas sans fondement idéologique. Il emprunte au « municipalisme libertaire » théorisé par l’écologiste américain Murray Bookchin, mort en 2006. En cherchant une « solution de rechange » au système capitaliste, l’auteur avait pris la ville comme point de départ de communautés libres et autonomes. En se concentrant sur leur pratique démocratique, les villes seraient capables de ressusciter la politique en leur sein et de rétablir une justice sociale et écologique. À terme, elles pourraient s’unir en confédération et s’émanciper de l’État selon les auteurs de ce mouvement.

photographie de personnes avec des pancartes dans la rue

Marche citoyenne pour le climat à Pittsburgh en 2017 – Mark Dixon

Les écrits de Bookchin influencent les partis indépendantistes kurdes, notamment le PYD qui expérimente le municipalisme libertaire au Rojava depuis 2016. Présents au sommet Fearless Cities, ses représentants témoignent : « Nous avons mis cela en place dans des conditions très difficiles, avec un embargo, des attaques très violentes (de l’Etat Islamique), en déplorant plusieurs morts parmi les volontaires qui administrent notre région, et avec une arrivée sans cesse plus nombreuse de réfugiés d’Irak. Nous sommes la preuve que l’on peut construire des villes démocratiques, même dans des conditions difficiles. »

Contraint par leurs budgets et leurs compétences, le champ d’action des villes n’est pas illimité. Avant d’être une troisième Europe ou une révolution anticapitaliste, le municipalisme offre surtout un nouveau récit optimiste et une nouvelle approche de la démocratie. Avec son visage résolument jeune et féministe, le mouvement peut fédérer un public lassé de la politique.

Usbek & Rica

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