Quelle place pour la notion de bien-être dans l’aménagement ?

7 Déc 2021 | Lecture 6 min

La pandémie mondiale nous l’a bien montré, l’aménagement de nos villes et de nos logements ont des conséquences importantes sur notre santé physique comme mentale. Lise Bourdeau-Lepage, chercheur au laboratoire Environnement Ville Société et professeur à l’Université Jean Moulin-Lyon 3, a justement étudié l’impact du confinement sur le bien-être de la population urbaine.

Nous l’interrogeons sur les résultats de cette étude, pour faire le bilan, tout en évoquant les formes que pourrait prendre ce que l’on appelle “l’urbanisme du bien-être”.

Dans votre dernier ouvrage « Évaluer le bien-être sur un territoire. Comprendre pour agir sur les facteurs d’attractivité territoriaux”, vous partagez un guide complet traitant de l’importance d’intégrer durablement le sujet du bien-être au sein de la fabrique urbaine. Une ville étant composée d’une population généralement hétérogène, en termes d’aspirations, de générations, de besoins, et comprenant elle-même des enjeux divers, comment agir pour garantir le bien-être de toutes et tous sur un même territoire ? Quelle serait la définition unanime du bien-être ?

“La manière d’appréhender le bien-être est différente selon les individus, les disciplines. Même au sein d’une discipline, les chercheurs peuvent l’aborder de diverses façons. C’est la raison pour laquelle il y a en réalité plusieurs définitions, ou du moins plusieurs angles à partir desquels le bien-être peut être étudié et défini.

 La vision hédoniste du bien-être est centrée sur la recherche du plaisir maximal et l’évitement du déplaisir. L’immédiateté est mise en avant. Les économistes travaillent particulièrement à travers ce prisme, voir l’approche utilitariste. La conception eudémonique, elle, consiste à lier le bien-être aux réalisations d’un individu, à l’atteinte de ses objectifs, à sa croissance personnelle et au sens de sa vie. Au centre de cette conception se trouvent les composantes affectives et la satisfaction par rapport à sa vie. Ainsi, selon cette conception, c’est l’accomplissement personnel à travers des objectifs ciblés qui est la clef du bien-être. Des études menées pendant le premier confinement au printemps 2020, période inédite pendant laquelle l’activité urbaine a fortement ralentie, ont démontré que les citadines et citadins se sont véritablement questionnés sur le sens de leur vie.

 Nous pouvons également étudier le bien-être en ville de manière objective ou subjective. Dans la vision objective, le bien-être des individus dépend de la satisfaction de leurs besoins selon des éléments précis (comme les basic needs) définis par le chercheur. La vision subjective du bien-être est, elle, fondée sur les perceptions et le vécu de chacun. Les individus évaluent eux-mêmes leur bien-être.

 Au sein de ces quatre manières d’aborder ce vaste sujet qu’est le bien-être en ville, nous retrouvons finalement deux postures : l’approche universaliste, admettant que les éléments constituant le bien-être d’un individu sont les mêmes pour tous, quel que soit le parcours de vie, la localisation des individus, le moment de vie, la culture qui les distingue ; et une approche relativiste (contextualisée) prenant en compte le contexte local, géographique, social et culturel. Le bien-être est ici défini comme un processus social, une construction partagée entre différentes catégories sociales.

Naturellement les habitants d’un même territoire n’ont pas forcément les mêmes besoins et aspirations mais il existe bien des éléments territoriaux qui font appel à une analyse normative et qui convergent entre un certain nombre de personnes lors des enquêtes. On mixe ici, vous l’avez compris, approche objective et subjective en ayant une vision contextualisée. Cela permet de construire le bien-être pour toutes et tous sur un territoire. Par exemple, dans la ville de Lyon, les habitants semblent prioriser l’accès à un environnement sain et sans nuisance. Et ce sont ces éléments de convergences, malgré la diversité d’individus et de fonctions que l’on retrouve au cœur d’une ville, qui légitiment en partie les actions des collectivités et des experts en faveur du bien-être en ville. 

Cet exercice de recherche de définition, de compréhension des éléments territoriaux, des aspirations individuelles, des états de sérénité et de satisfaction des besoins matériels et immatériels d’une population nous rappelle enfin que le citadin est un être sensible, sensibilité qu’il démontre d’ailleurs par son désir de contact avec la nature.”

Justement, à ce sujet, dans ce même ouvrage, vous évoquez divers outils et méthodologies permettant d’évaluer le bien-être d’une population sur un territoire. Ces outils et méthodologies comprennent des échelles et objectifs différents. Dans une société de plus en plus connectée, êtes-vous favorable à l’émergence de nouvelles technologies pour mesurer le bien-être en ville ? À l’image des capteurs installés dans les espaces urbains qui permettent de mesurer la pollution de l’air, l’intelligence artificielle pourrait-elle accompagner, compléter ces études et cette approche sensible ? Et si oui, de quelle manière ?

L’un des outils utilisés par les chercheurs et chercheuses, notamment Lise Bourdeau-Lepage, pour mesurer le bien-être en ville est un questionnaire partagé à un panel représentatif d’habitants. Naturellement, le niveau de satisfaction de vie est intégré à ces enquêtes, mais pas seulement. Diverses disciplines, la littérature, la science, la sociologie ou encore la psychologie admettent d’ores et déjà le fait que certains éléments soient favorables au bien-être des individus.

Il est admis dans la littérature et la recherche scientifique, et c’est d’ailleurs l’objet de mes travaux de recherche, que certains éléments géographiques, territoriaux ont un impact positif sur le bien-être des citadins. L’exemple le plus connu est celui des végétaux, qui rappelons-le, permettent de diminuer le stress, l’anxiété, d’augmenter le niveau d’altruisme, etc. des citadins, d’améliorer leurs relations sociales, mais aussi de respirer avec les arbres. Les services de proximité également, comme les établissements de santé, les commerces, peuvent impacter de manière positive le quotidien des urbains. Et cela, nous l’apprenons et l’analysons via les questionnaires que nous concevons, en utilisant une approche sensible.

Quand il s’agit de mesurer le taux de pollution d’un territoire, la qualité de l’air, l’état de l’environnement dans lequel les citadins se déplacent et vivent, les nouvelles technologies peuvent en effet devenir des outils très utiles et complémentaires à d’autres dispositifs. Selon moi, ces outils sont intéressants quand ils précèdent une action concrète. Mesurer la pollution ou les nuisances d’un quartier grâce à des capteurs ne peut être pertinent que si cela ne représente pas une finalité en soi, si une action est menée pour améliorer la qualité de l’espace urbain. En période de canicule, il pourrait par exemple être utile d’identifier les zones où l’ambiance bioclimatique est difficilement supportable afin d’y implanter des arbres et de créer des zones ombragées. De plus, en partant des consensus existants entre les personnes interrogées sur les éléments territoriaux constitutifs de leur bien-être et le résultat des capteurs, les éléments territoriaux pourraient être de meilleure qualité et mieux répondre aux besoins des citadins.  

En revanche, si ces nouveaux outils technologiques n’ont pour finalité que d’informer les usagers et de les inciter à modifier leur pratique, alors cela semble contre-productif. En effet, n’oublions pas que l’attrait de la nature en ville est en partie lié à la surcharge virtuelle des urbains. Par conséquent, contraindre les habitants à rester connectés pour se tenir informés des résultats de mesures faites par des nouvelles technologies serait alors contre-productif et ne ferait que renforcer cette surcharge virtuelle. Par contre si l’objectif est d’améliorer les aménagements urbains en réponse à ces mesures alors cela pourrait permettre de limiter la surcharge environnementale (les nuisances extérieures et le trop plein de stimuli) à laquelle sont soumis les citadins et conduirait à améliorer leur cadre de vie, et leur niveau de bien-être. ”

Dans une interview récente pour Le Moniteur, vous avez partagé votre sollicitation de la ville de Lyon pour accompagner la collectivité dans la mise en place d’un baromètre ayant pour objectif d’établir un état des lieux territorial du bien-être. Pouvez-vous nous en dire davantage sur les indicateurs et la méthodologie utilisés ? Quelles sont les prochaines étapes ? Selon vous, l’échelon territorial est-il le plus pertinent pour agir sur le bien-être des citadines et citadins ? En quoi le bien-être est-il devenu un facteur premier d’attractivité d’un territoire ?  

Lise Bourdeau-Lepage a été contactée, il y a moins d’un an, par la ville de Lyon dans laquelle elle exerce en tant que professeur de géographie à l’université Jean Moulin Lyon 3 et chercheur au laboratoire CNRS Environnement, Ville, Société afin d’accompagner l’équipe municipale dans la mise en place d’un “baromètre” de bien-être. Un outil qui pourrait, d’ici plusieurs années, être mobilisé dans la mesure du possible pour mesurer les actions menées sur le territoire.

“Jusqu’à présent, l’essentiel de ce travail a été de définir les objectifs, d’évaluer la faisabilité du projet et de présenter à la ville de Lyon les différents outils qui permettent aujourd’hui de mesurer le bien-être. L’équipe municipale a décidé de faire un test sur une mesure objective du bien-être en utilisant l’indice de bien-être : OppChoVec (pour Opportunité, Choix, Vécu) qui est basé sur trois des quatre dimensions du bien-être défini par Amartya Sen. En mesurant la diversité d’opportunités, la liberté de choix et les réalisations de ses habitants, la ville de Lyon devrait avoir la capacité d’évaluer de manière objective le niveau de bien-être de ses habitants et son évolution.”

 La ville de Lyon souhaite également tester un autre outil, nommé Tell_Me, un jeu de 32 cartes incarnant de potentiels éléments territoriaux constitutifs au bien-être d’une population sur un quartier donné.  

 “Avec Tell_Me l’idée est de mener une réelle expérimentation et d’aller sur le terrain pour enquêter. De cette manière, la municipalité peut avoir une double approche : une idée de l’évolution du niveau de bien-être théorique des Lyonnais, à l’échelle d’un iris, avec OppChoVec et un outil de participation citadine, de concertation et de prise de décision commune avec Tell_Me. Un diagnostic territorial sensible peut ainsi être mené et permettre à la commune de comprendre les besoins de ses habitants sur son territoire.

 Pour la ville de Lyon, ces outils doivent servir le bien-vivre des habitants, accompagner la résilience de la ville et entrer dans une dynamique de transition écologique. L’objectif de la municipalité est bien de mettre le bien-être au cœur de sa politique et de faire participer les habitantes et habitants à ce processus.

 Mais pour d’autres territoires, notamment ruraux, ces deux outils, l’indice OppChoVec et le jeu de cartes Tell_Me, peuvent tout à fait être utilisés dans le cadre d’une politique d’attractivité. Ils servent alors à mener deux diagnostics territoriaux complémentaires qui permettent de mettre en évidence les atouts et les faiblesses de ces derniers mais également les attentes des populations. Ils peuvent ainsi conduire à la définition des potentialités des territoires en matière d’attractivité en croisant attentes et atouts par exemple. De plus, une lecture de l’attractivité à l’aune du bien-être permet de dépasser l’approche classique de l’attractivité territoriale en révélant la montée actuelle de facteurs que j’ai nommés “soft” d’attractivité que sont par exemple la qualité du cadre de vie, les aménités naturelles, à côté de l’existence des facteurs “hard” comme la croissance du PIB, l’accessibilité au marché, la disponibilité en capital humain…”

Vous venez d’évoquer le diagnostic territorial sensible et vous abordez fréquemment dans vos prises de parole l’intérêt de développer des diagnostics centrés sur le bien-être. Pensez-vous que cette logique devrait prendre de l’ampleur au sein de la fabrique urbaine dans les années à venir ? De la même manière qu’il est aujourd’hui commun de mener des diagnostics territoriaux, écologiques ou encore sociologiques avant d’élaborer un projet urbain, sera-t-il demain nécessaire de mener des diagnostics bien-être sur les espaces urbains en mutation ? Concrètement, à quoi cela pourrait ressembler ?

“Réaliser un diagnostic du bien-être, cela demande naturellement plusieurs outils complémentaires que l’on a déjà évoqués. Selon moi, le fait de prendre connaissance des éléments de bien-être sur un territoire devrait être une priorité dans l’aménagement de nos villes puisque toute politique publique a comme objectif ultime d’améliorer le bien-être d’une population. Mes travaux de recherche sont, en partie, destinés à créer des outils opérationnels, qui soient mobilisables par les acteurs territoriaux et que ces derniers comprennent bien l’importance, la nécessité de mettre l’humain au cœur de la décision et de l’action publique.

 Il est vrai qu’aujourd’hui le diagnostic tend à évoluer, les écologues participent de plus en plus à la fabrique urbaine, suite à l’éveil des consciences, notamment au dernier rapport du GIEC qui alarme sur la situation climatique actuelle. Le diagnostic du bien-être permet de considérer durablement l’enjeu environnemental et d’étudier l’interconnexion entre les humains et non humains dans un territoire. Il prend finalement en compte une multitude d’éléments qui participent au bien-vivre d’une population, la mobilité, les services, la santé ou même la vie économique. J’ai bon espoir que cela évolue de manière positive. Je le remarque dans mon métier au quotidien, aujourd’hui la nature en ville est un sujet commun, alors qu’il ne l’était pas il y a encore une dizaine d’années. De même, je pense que le bien-être, aujourd’hui encore assez marginalisé dans l’aménagement territorial, aura demain bien plus d’importance. On remarque déjà une montée en puissance d’une certaine prise de conscience et un réel intérêt des acteurs territoriaux pour la question du bien-être à l’échelle de leur territoire. C’est un fait que j’ai observé, et qui devrait se développer, je l’espère, dans les prochaines années.”

LDV Studio Urbain
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Vos réactions

Hamza ESSADDAM
30 janvier 2022

Je travaille sur l’histoire de la médecine dans l’antiquité à Carthage, et j’ai trouvé que la société et les les législateurs de l’époque, œuvraient sur l’organisation administrative, culturelle et sanitaire. Apulée déjà dès le début du 2ème siècle ses concitoyens à être des avocats de la nature, l’administration légiférait sur les boissons alcoolisées, les centres de soins, organisait des concours sportifs, veillait sur la qualité de l’air, de l’eau et des aliments…Carthage était cosmopolite, aussi le dénominateur commun au vivre ensemble était le respect de la dignité, que l’habitant soit citoyen ou esclave, femme ou homme. Cette philosophie qu’appelle Patrick Voisin à réhabiliter dans son livre « il faut reconstruire Carthage » est peut être une voie pour faire du monde « La cité de Dieu » chère au Carthaginois St Augustin. C’est l’intérêt que vous portez à vivre autrement qui m’a poussé à réagir. Merci et bonne continuation;

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