Quai 22 : quand la ville renoue avec sa rivière

Vestige de l’ancienne usine Rhodia sur le canal de la Deûle ©️Rémi Jouan sur Wikipédia
11 Juin 2020 | Lecture 4 minutes

Le long de la Deûle, rivière emblématique de l’agglomération lilloise, une ancienne friche de 10 hectares est transformée en quartier urbain mixte. Centré sur les usages, de quelle manière ce projet urbain vient-il par ailleurs dialoguer avec le canal et quelle programmation a été choisie en cohérence avec les nombreux loisirs qui émergeront sur les rives de la Deûle?

C’est au kilomètre 22 de la rivière de la Deûle, à Saint-André-Lez-Lille dans le Nord, qu’émerge petit à petit, l’ambitieux projet de requalification d’une ancienne friche industrielle de 10 hectares. Ce site clef, en bordure de la Deûle, tampon entre la ville et l’eau, est porteur d’une culture industrielle qui a profondément marqué le territoire. C’est en 1847 que le complexe Kuhlmann-Rodia ouvre ses portes. Avec plus de 40 hectares d’industries répartis sur 3 communes situées de part et d’autre de la Deûle, il devient très vite l’un des principaux pôles de chimie français. Le site est marqué par une architecture singulière de briques rouges et deux immenses cheminées de 80m de haut, aujourd’hui détruites mais qui ont façonné le paysage pendant plus de 150 ans. Depuis 2005, le site est à l’arrêt et progressivement détruit. Ce passé industriel laisse aujourd’hui place à un vaste espace en friche à aménager, prêt à accueillir un nouveau quartier mixte. Mais avant tout cela, de lourds travaux de dépollution des sols ont été initiés.

Réactiver un site longtemps cloisonné

La métropole de Lille et la ville de Saint-André-Lez-Lille ont rapidement saisi tout le potentiel d’un site de cette envergure pour leur territoire. Longtemps coupé de son contexte, du fait de son activité industrielle, le site de Rhodia s’est dressé pendant plus de deux siècles entre la ville et sa rivière. La Deûle, emblématique voie navigable du Nord, s’est principalement tournée vers les activités industrielles qui ont profondément marqué les plaines nordiques : on y acheminait les matières premières, ravitaillait les industries et faisait partir les marchandises produites, le tout par le canal façonné par la main de l’homme. Avec le fort déclin de l’activité industrielle qui débuta il y a  une cinquantaine d’années, les bords de Deûle se sont peu à peu éteints, laissant alors place à des espaces en friches et déconnectant peu à peu le canal de ses habitants.

Ancien emplacement de l’usine Rhodia qui accueillera le futur quartier Quai 22 ©️Lumières de la ville

Ancien emplacement de l’usine Rhodia qui accueillera le futur quartier Quai 22 ©️Lumières de la ville

 Pour cette première phase de l’aménagement du quartier, avant même le début des constructions, ouvrir le site sur le reste de son territoire se révèle être l’un des premiers enjeux décelés par l’équipe en charge du projet d’aménagement : il s’agit d’offrir à la population locale l’occasion de s’approprier un nouveau morceau de leur ville qui leur était jusqu’à présent inaccessible. En amont de la réalisation du projet urbain, un travail d’amélioration de la visibilité du site est initié : une péniche, faisant office de “maison du projet”, accueille des événements qui sont l’occasion d’informer le public sur le futur quartier. En parallèle, un projet d’occupation temporaire est lancé. L’objectif est simple : amorcer la création de synergies locales et commencer à créer des liens entre les lieux et les usagers (acteurs locaux, associatifs, habitants comme professionnels). Cette phase d’occupation temporaire, qui prend notamment la forme d’une pépinière transitoire et événements divers, est conçue comme un moment à part entière du projet. Elle doit ainsi permettre de faciliter l’appropriation de ce site longtemps cloisonné et de relier la ville à son canal.

Un futur quartier qui mise sur la diversité

Avec l’ambition de construire une opération démonstratrice dans sa capacité à requalifier une friche en un vaste quartier vivant et tourné vers son patrimoine naturel et culturel, le groupement SEM Ville Renouvelée, Ceetrus et Linkcity se sont entourés de l’agence ANMA pour la mission d’urbaniste en chef. L’ensemble des bâtiments seront par la suite réalisés par des agences d’architectures différentes afin d’amener une diversité esthétique au sein du quartier.

Les 10 hectares de site vont être investis par une large quantité de fonction : au programme, la livraison de 700 logements, dont 30% de logements locatifs sociaux, un pôle d’activités-bureaux de 10 000 m², ainsi qu’un pôle commerces et loisirs à destination des futurs habitants du quartier et du reste de la commune.

Plus qu’un quartier d’habitat, Quai 22 a pour projet de devenir une destination pour l’ensemble de la métropole Lilloise. Grâce à la diversité d’usages projetés, le futur quartier deviendra une place importante de loisir du territoire : un parc public de plus 1,5 hectares ainsi qu’une grande place de quartier avec des rez-de-chaussée accueillant commerces et services viendront séduire les urbains en quête de verdure et d’animation. L’art de la flânerie sera développé avec la présence des bords de canal, où la biodiversité ré-injectée viendra accompagner les marcheurs. Pour les plus sportifs, le parc sera un vaste terrain de jeu. L’esprit familial souhaité par les aménageurs avec notamment la livraison de logement spacieux (en moyenne 70 m2) sera renforcé par la large présence d’espaces extérieurs qui pourront être investis par les plus jeunes. Quai 22 sera donc une pièce en plus au réseau métropolitain, desservi grâce à de nouvelles lignes de transports en commun, où chacun pourra venir profiter du cadre.

La biodiversité sera également de mise : alors que le site subit encore la pollution industrielle de son passé, il y a là un véritable enjeu de réintroduction de la faune et de la flore. La Deûle reste encore aujourd’hui un des cours d’eau les plus pollués de France, même si de vastes travaux de dépollution de la rivière et de ses abords sont en cours. La requalification du Quai 22 devrait donc mettre sa pierre à l’édifice dans la reconquête de la rivière et de son écosystème.

Transmettre un patrimoine disparu

On pourrait croire que le projet de Quai 22 est un projet de plus dans la longue liste de requalification de friches industrielles en cours sur le territoire français. Pourtant, il se confronte à des questionnements singuliers : comment ne pas effacer le passé industriel du site alors même qu’aucune trace n’y est présente ? Les aménageurs ont misé sur la connexion avec le canal afin de faire perdurer le lien passé du site avec son cours d’eau. En s’inspirant de certaines communes et quartiers de l’Europe du Nord, qui sont en permanent dialogue avec leur esprit industriel et leurs canaux. Le travail des architectes pourra également contribuer à créer une identité de quartier forte et caractéristique de cet ancien site industriel : modes constructifs, matériaux utilisés, pourront entrer en résonance avec ce qui a fait l’âme de ce site pendant de nombreux siècles.

Mais se pose la question de l’identité d’un site. Depuis toujours, la ville se construit sur elle-même, modifiant des îlots ou quartiers entiers en fonction des besoins du moment. Les traces du passé disparaissent peu à peu pour laisser place à la modernité et au confort. Nous semblons, de nos jours, de plus en plus sacraliser ce passé : une pierre, un vestige doit être préservé, mis en valeur dans nos projets contemporains. Mais dans quel but ? Et dans les cas où ce passé n’est plus visible, comment sacralise-t-on des vestiges immatériels ? Dans une période où les projets de requalification de friches urbaines sont monnaie courante, quelle importance souhaitons-nous donner au passé ?

Lumières de la Ville
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