« Pourquoi ne pas transformer Paris en salle d’escalade géante ? »

« Pourquoi ne pas transformer Paris en salle d’escalade géante ? »

27 Oct 2021 | Lecture 2 minutes

Plutôt réservée aux initiés, l’escalade urbaine gagne en visibilité en Île de France depuis le confinement. Sur les réseaux sociaux, des communautés de grimpeurs s’échangent des adresses de façades à escalader. À mi-chemin entre l’exploration urbaine et le sport de rue, la pratique réinvente le regard sur la ville.

De plus en plus de grimpeurs se tournent vers la ville pour assouvir leurs désirs vertigineux. Plutôt faciles à repérer, ils ont les mains blanchies par la magnésie, des chaussons aux pieds et un tapis d’escalade pour amortir leurs éventuelles chutes. Les façades que le passant ignore se transforment pour eux en terrain de jeu.

Le déclic covid

Si l’escalade urbaine existe depuis au moins un siècle, les confinements lui ont redonné un souffle en Île de France. Alors que les salles d’escalade fermaient, les habitués de Fontainebleau se sont retrouvés privés de leurs spots favoris par la restriction de déplacement de 1 kilomètre. Certains ont mis en place une routine d’exercices à la maison, allant jusqu’à faire des acrobaties sur le plan de travail de leur cuisine, mais la plupart a dû se résoudre à attendre.

Frustrés, quelques grimpeurs se sont mis à chercher des solutions et ont commencé à lister les endroits adaptés à la grimpe dans l’espace public, près de chez eux. En mars 2021, le groupe Facebook Paris is a climbing spot est créé dans le but de partager ces adresses. Il compte aujourd’hui plus de 1 600 membres. On y échange des adresses, des photos et des descriptions de la difficulté des parcours, mais aussi des services, comme la fois où un membre signale des pigeons coincés derrière une trappe en hauteur. Une équipe de cordistes improvisés s’organise alors pour intervenir et libérer les oiseaux.

De Cambridge à la tour Montparnasse

La pratique n’est pas nouvelle : en 1901, l’étudiant anglais Geoffrey Winthrop Young rédige un fascicule après avoir grimpé les toits de l’Université de Cambridge. Première trace écrite d’escalade urbaine, le « The Roof-Climber’s Guide to Trinity » imite avec humour les topo-guides alpins et détaille des voies pour parvenir au sommet de plusieurs édifices. Depuis, Harry Gardiner, Dan Goodwin ou Alain Robert ont défrayé la chronique par leurs exploits toujours plus spectaculaires. Ils inspirent différents mouvements de réappropriation de la ville, allant de l’urbex à la stégophilie (aussi appelés toiturophilie) en passant par le rooftopping.

Harry Gardiner en couverture du journal Evening Illustrated Ledger en février 1915

Ces performances risquées et souvent illégales sont à différencier de la grimpe urbaine telle qu’elle se démocratise aujourd’hui. Pour la plupart, les grimpeurs urbains font ce qu’on appelle du « bloc ». Ils se contentent de parois de trois à cinq mètres de haut, ce qui leur permet de réduire les risques et de se dispenser de système d’assurage (corde et baudrier). Ils progressent soit à la verticale soit à l’horizontale, on parle alors de traversées. Leur approche est presque accessible à tous, et pour presque rien.

L’éthique de la grimpe

Sébastien Graczyk, photographe, grimpeur et fondateur du groupe nous explique les ingrédients d’une bonne voie : « Il faut bien sûr vérifier la solidité des prises, la sécurité du lieu et de la zone de chute. Ensuite, on évite les endroits où il y a du passage pour réduire les risques. Enfin, on n’escalade pas de monuments. » En effet, les bonnes voies sont souvent de vieux murs en pierre meulière, dont les anfractuosités permettent d’inventer facilement des parcours, mais également des murs plus récents, comme la façade en béton moulé le long du parc des Cormailles à Ivry.

Dans certains cas, les sportifs apportent des modifications légères et discrètes : ils sculptent une prise ou la consolident avec du scellement chimique. À part eux, personne ne remarque rien. Sauf exception, les passants et les riverains s’en amusent tandis que la police les tolère. Pour Sébastien Graczyk, il existe une éthique de la grimpe, une façon de vivre et de se conduire. « Quand on peut créer du lien avec les passants et les sensibiliser, c’est l’idéal. L’idée n’est pas de monter sur la tour Montparnasse comme Alain Robert. On cherche des murs intéressants à escalader, accessibles à tous et avec un minimum de risque.  »

Exploration urbaine – Wikipédia

Cette approche de démocratisation de l’escalade s’inscrit dans un mouvement continu depuis les années 1930, porté notamment par le réseau FSGT qui fédère des associations sportives. Grâce à un ensemble d’innovations et d’efforts pédagogiques, ce qui était une pratique élitiste, l’alpinisme, est devenue peu à peu un sport populaire. Les codes couleurs à Fontainebleau, les modules artificiels, le matériau des prises… En 1955, la FSGT installait à la fête de l’humanité un des tout premiers mur d’escalade artificiel pour faire des démonstrations. L’idée était de faire venir « Des montagnes dans nos villes ». C’est le titre du documentaire de Damien Vernet et Joël Babdor qui retrace cette histoire.

« Started from the bottom now we’re here »

Dans toute l’Île de France, une chasse aux murs a démarré. Sur les quais de Seine, la traversée baptisée « le Seigneur des Anneaux » met à profit les gros anneaux d’amarrage. À Pantin, c’est la façade près du pont Delizy qui est exploitée sur une trentaine de mètres. Sur l’île aux Cygnes, des équipements municipaux bénéficient d’une vue sur la Tour Eiffel.

La traversée « le seigneur des anneaux » sur les quais de Seine – Paris is a climbing spot/Facebook

Pour Antoine Seguin, grimpeur et réalisateur d’un court métrage sur la grimpe urbaine à Montréal, « Les architectes ont designé l’université de Montréal avec une idée d’utilité, moi je la vois avec un œil de grimpeur. Partout où je me promène, je vois des prises d’escalade ». Car à Montréal ou Bristol, de petites communautés de grimpeurs urbains se font déjà connaître. À Marseille, un groupe Facebook planche sur un topo de grimpe urbaine pour des centaines de blocs dans les huit premiers arrondissements. Et à Sondrio en Italie, un festival change chaque année la ville en gigantesque terrain de jeu pour les habitants.

Pour le fondateur du groupe Paris is a climbing spot, la seule limite est l’imagination. Après tout, « pourquoi ne pas transformer Paris en salle d’escalade géante ? »

Usbek & Rica
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