Paul Ariès : « La gratuité est beaucoup plus économe que le système actuel »

6 Déc 2018

« La gratuité dans les transports franciliens, la belle utopie que voilà ! », déclarait en octobre la présidente du conseil général d’Ile-de-France, Valérie Pécresse. En effet, après sa mise en place à Dunkerque, Paris est en train d’étudier la mise en place de la gratuité dans les transports de la capitale. Trop coûteux ? Réseau inadapté ? Pendant ce temps, certains défendent la gratuité comme un modèle de société d’avenir, permettant de remettre en question la marchandisation et de renouer avec le politique. Politologue et auteur de Gratuité vs Capitalisme (Larousse, 2018), Paul Ariès est proche du réseau international des villes lentes et directeur de l’observatoire de la gratuité. Il fait avec nous un état des lieux des gratuités existantes et à venir.

paul aries politologue et auteur de gratuité vs capitalisme

Paul Ariès en conférence le 27 avril 2012 – Extrait Viméo

 

Quel constat est à l’origine de vos réflexions sur la gratuité ?

De manière générale, nous avons la conviction que notre civilisation est à bout de souffle et qu’il faut trouver un principe de remplacement. Comme elle est fondée sur la marchandisation de tout ce qui peut l’être, le principe de remplacement le plus évident est la gratuité. Mais il ne s’agit pas d’inventer un futur de toute pièce, notre conviction est que le futur est déjà là. Il faut repérer les signes annonciateurs qui se développent et qui ne demandent qu’à faire système. Il existe dans notre société des formes de vie pré-capitalistes ou post-capitalistes et il faut prendre appui dessus. C’est ce qui rend de l’espoir. Non seulement autour de ces autres façons de vivre mais aussi de ces autres conceptions de vie bonne. Il est possible de vivre bien à 9 milliards d’humains. C’est un projet émancipateur pour le 21ème siècle, dans la mesure où le projet qui a été celui du 20ème siècle est épuisé et qu’il faut un remplaçant.

 

Vous parlez d’îlots de gratuité ?

Oui, ces signes annonciateurs sont comme des îlots de gratuité. Nous appelons à ce qu’ils se multiplient pour devenir demain des archipels et après-demain de nouveaux continents. Notre avis c’est que la gratuité est un ingrédient essentiel dans la recomposition d’un projet émancipateur à l’échelle planétaire. Tout simplement. (Rires)

 

Concrètement, comment ça fonctionne ?

jacques chirac sautant un portique du métro de paris

Le maire de Paris Jacques Chirac saute un portillon du métro parisien dans la station de RER Auber le 5 décembre 1980 – Claude Delmas/AFP

La première chose à dire, c’est qu’il s’agit d’une gratuité construite. Il faut rappeler que l’école publique est gratuite mais qu’elle est financée par l’impôt. Elle est donc économiquement construite, et aussi culturellement, socialement et politiquement. La gratuité repose sur trois principes essentiels. Le premier est qu’il ne s’agit surtout pas d’enfermer le gratuit dans le domaine de la survie, du vital. Il doit s’étendre aussi aux bacs à sable, aux jardins publics, au droit au beau, aux transports en communs, aux services funéraires etc. C’est tous les domaines de l’existence qui ont vocation à être gratuits. La deuxième règle, c’est qu’il ne s’agit sûrement pas de tout rendre gratuit. La gratuité doit être au service d’un nouveau projet de société. Que les usages soient fléchés dans un souci d’égalité sociale, un souci de justice écologique et d’implication citoyenne. Le troisième principe essentiel : il ne s’agit pas de rendre gratuits les produits et les services tels qu’ils existent aujourd’hui, mais d’utiliser la gratuité pour transformer ces produits et ces services. Par exemple, si on revient au régime municipal pour la restauration scolaire, ce n’est pas pour faire une gratuité de la malbouffe ! C’est au minimum pour faire une cuisine sur place et relocalisée.

 

La gratuité dépend-elle d’une implication citoyenne ?

Ça nécessite d’aller vers ce paradigme. Pourquoi est-ce qu’on paye son eau le même prix pour faire son ménage ou remplir sa piscine privée ? Il faut un exercice démocratique pour déterminer les bons usages et les mésusages. Pour avoir animé plus d’une centaine de conférences sur ces sujets-là, je peux vous assurer que lorsqu’on interpelle les gens en tant que citoyens et pas en tant que consommateurs, ils font très bien la différence entre ce qui est un usage normal et un gaspillage. Il y a un bon sens populaire. Donnons à chacun de quoi vivre, puis renchérissons, voire interdisons les gaspillages, c’est-à-dire tout ce qui ne permet pas d’avoir un mode de vie supportable par la planète et généralisable à 9 milliards d’humains.

 

Dans votre livre vous présentez entre autres les intérêts d’un transport en commun gratuit, pouvez-vous nous en parler ?

Notre réflexion part de deux principes. Il faut un droit au déplacement pour lutter contre la gentrification et il ne doit pas être contraire à la survie de la planète. De là, il s’agit d’organiser le transfert modal le plus rapidement possible des transports individuels aux transports collectifs. En France, on a déjà un sacré retour d’expérience. Une trentaine de villes ont choisi de mettre en place la gratuité des transports en commun urbains et périurbains. Il a été observé qu’on était gagnants sur le plan social puisque les plus pauvres peuvent continuer à voyager et également sur le plan écologique puisque suivant les villes, on a entre le tiers et la moitié d’utilisation de la voiture en moins.

Le transport en commun doit devenir le premier réflexe. Le scandale aujourd’hui, ce sont les bus vides qui tournent en rond tout le weekend. Il faut repenser le service, le penser non plus comme un lieu de locomotion mais comme un lieu de vie. Il y a des choix techniques mais on peut aussi imaginer qu’il y ait de temps en temps des expositions, du slam, des animations, des permanences de travailleurs sociaux…

Dunkerque expérimente depuis peu la gratuité des transports en commun, c’est la plus grande ville en France à le faire. Pensez-vous que l’expérience est possible à l’échelle de la capitale ?

photo d un bus gratuit en chine

La ville chinoise de Chendgu expérimente les bus gratuits à grande échelle – GoChengdu

Tallinn, la capitale de l’Estonie a instauré la gratuité dès 2013, elle compte 420 000 habitants et des retours très positifs. Chengdu en Chine, qui compte entre 9 et 14 millions d’habitants, teste actuellement la gratuité combinée à des limitations de circulation. C’est envisageable dans de très grandes villes. Je suis très heureux de l’évolution de la pensée de la maire de Paris qui, il y a quelques années, m’opposait que la gratuité c’était bien pour les petites villes et villes moyennes mais impraticable dans les grandes villes. Aujourd’hui elle a choisi de mettre au cœur de sa prochaine campagne l’étude de la gratuité des transports en commun sur Paris.

 

Elle rencontre déjà une forte opposition…

On a vu immédiatement les technocrates et la droite monter au créneau en publiant un rapport. Ce rapport est intéressant car il ne dit pas que c’est financièrement irréalisable. Selon eux, le grand danger de la gratuité serait en fait son succès : on aurait très vite une saturation du réseau. Mais nous n’avons jamais dit qu’il fallait instaurer la gratuité sans faire de modifications, il suffit de se donner les moyens. Si c’est saturé c’est que cela répond à une demande. C’est que ça fonctionne. Et le rapport répond qu’il faudrait plutôt encourager le covoiturage et surtout la voiture électrique. Donc on change tout pour ne rien changer, on reste dans la civilisation de la voiture. La gratuité n’est pas un problème de financement, ni de saturation, c’est un problème de société. Est-ce qu’on défend le transport collectif ou individuel comme moyen privilégié de transport ?

 

La question du financement de la gratuité est pourtant la première à venir à l’esprit, comment financez-vous le transport en commun gratuit par exemple ?

Quand on compare le coût de la gratuité et le coût actuel des transports, on le fait souvent à courte vue, en oubliant de nombreux coûts indirects. On oublie la pollution qui pèse sur la sécurité sociale ou sur la baisse des rendements de l’agriculture. Le fournisseur d’information routière Inrix a mesuré le coût des embouteillages, qui est aujourd’hui supérieur par français à ce que représenterait le coût de la gratuité de l’ensemble des transports en commun. Plus étonnant encore, dans certains cas, les recettes de billetterie s’avèrent inférieures aux dépenses pour les percevoir ! On fait payer par principe de faire payer. Si on raisonne sur le moyen et le long terme, la gratuité est beaucoup plus économe que le système payant actuel.

 

Revendiquez-vous une approche décroissante ?

Je n’ai pas le fétichisme du vocabulaire. Si les gens n’aiment pas le terme gratuité, ils peuvent parler de liberté d’accès comme aux États-Unis ou de bien communs non marchands. Pareil, est-ce qu’il faut parler de sobriété, de décroissance, de simplicité volontaire ? Très franchement chacun le fait avec sa propre histoire. En revanche, ce qui est sûr c’est qu’il va falloir être beaucoup plus raisonnable sur le plan écologique. Mais j’ajoute immédiatement que la décroissance que j’aime n’est pas l’austérité. Surtout pas « la même chose en moins ». Il faut montrer que les gens ont tout à gagner sur le plan anthropologique à la civilisation de la gratuité.

 

Avec la gratuité, vous pensez pouvoir réconcilier la sobriété et le désir ?

C’est tout le débat qu’on a sur l’écologie dénonciatrice et culpabilisatrice. Cette écologie-là est à mon avis vouée à l’échec. C’est ce qu’on voit avec les gilets jaunes. Si on ne montre pas aux gens qu’ils ont tout à gagner à la transition écologique on ne va pas y arriver. Ou alors, la seule solution, ce serait d’aller une sorte de dictature verte. Je me rappelle l’excellent livre de Hans Jonas sur le principe de responsabilité. Hans Jonas, grande figure de l’écologie internationale concluait en disant qu’il fallait une « tyrannie éclairée ». De son côté, Dominique Bourg parle de « gouvernement des sages ». J’y suis absolument opposé parce que je n’y crois pas. Toutes les dictatures qu’on a connues ont un bilan politique, social et environnemental effroyable.

Je crois qu’il faut être du côté du désir et de l’intelligence collective. On ne s’en sortira pas s’il n’y a pas davantage d’implication citoyenne. Sur ce point, on peut reprocher tout ce qu’on veut à la société d’hyperconsommation, il faut reconnaître qu’elle nous fait jouir ! Autrement elle se serait effondrée depuis longtemps. Il y a une jouissance à consommer, toujours plus loin et plus vite, même si c’est une mauvaise jouissance parce que c’est une jouissance d’avoir. On ne pourra pas en finir avec cette jouissance tant qu’on n’aura pas trouvé une autre forme de jouissance, encore plus jouissive, qui est la jouissance d’être. C’est à dire se souvenir que l’être humain est d’abord un être social. C’est la raison pour laquelle je suis très opposé à ce qui serait une version austéritaire de la décroissance. J’aime bien me définir comme objecteur de croissance, amoureux du bien-vivre. C’est bien sûr un clin d’œil au mouvement du Buen Vivir en Amérique du sud, mais aussi à la philosophie négro-africaine de l’existence (de Basile-Juléat Fouda) qui parle du « plus vivre ».

 

Usbek & Rica

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