Le métavers va-t-il révolutionner le métier d’architecte ?

Illustration 3D d’un Ethereum ©Shubham Dhage via Unsplash
22 Fév 2022 | Lecture 5 min

Les dernières annonces du PDG de Facebook ont relancé l’actualité et la curiosité internationale pour le métavers, univers virtuel présenté comme la prochaine évolution d’internet. Celui-ci est aujourd’hui un terrain de jeu incroyable pour les spéculateurs mais il pourrait également le devenir pour les architectes du monde entier.

Permettre la conservation de bâtiments historiques ou encore imaginer des édifices fantastiques libérés de toute contrainte terrestre, les applications potentielles du métavers ne manquent pas. Va-t-il permettre de révolutionner le métier d’architecte et le (re)placer au centre de la fabrique urbaine ?

Le métavers, nouveau terrain de jeu architectural 

Ces derniers mois, le métavers est sur toutes les lèvres. Alors que le PDG de Facebook Mark Zuckerberg, ou plutôt son avatar numérique, annonçait vouloir concentrer les efforts de son entreprise dans cette direction, Microsoft dévoilait la fusion entre la plateforme de réalité mixte Mesh et le logiciel de visio-conférences bien connu Teams. L’objectif : fonder un internet 2.0 basé sur les nouvelles technologies immersives avec, bien entendu, les GAFAM à sa tête.

Pour autant, ces annonces fracassantes ne font que suivre un mouvement engagé depuis plusieurs années voire même des décennies.  Elles le renforcent également, comme on a pu le voir, avec un bond de la cryptomonnaie Mana de 295% en seulement 24h à la suite de la déclaration du réseau social, alors que le Sandbok grimpait de 246%. Deux cryptomonnaies utilisées par les utilisateurs de deux univers virtuels parmi tant d’autres : Decentraland et the Sandbox.

https://www.youtube.com/watch?v=zMuzPnM5RQc

Ces métavers diffèrent grandement de ce qui est proposé par les géants des GAFAM, grâce à la décentralisation permise par la blockchain. Les “habitants” de Decentraland prennent alors toutes les décisions qui concernent leur univers virtuel à travers des votes communautaires, sans qu’aucune instance ou entreprise ne puisse les court-circuiter. Dans ce monde, les utilisateurs peuvent acheter des parcelles de terrains virtuels d’une surface de 16×16 mètres, qu’on obtient sous forme de NFT (Non-fungible Token, ou Jeton Non Fongible dans la langue de Jean Nouvel) à travers la cryptomonnaie MANA. De manière assez simplifiée, un NFT est un type de “jeton” qui représente l’identité d’un objet numérique unique, que ce soit un fichier audio, une image ou ici une parcelle de terrain numérique, et qui la rattache à un propriétaire unique.

Sans entrer ici dans les détails de l’impact environnemental de cette technologie, dans les considérations philosophiques, juridiques ou éthiques autour de la question de propriété numérique, ni même dans les problématiques de vol de NFT ou dans les risques que font peser cet univers sur la santé mentale, ce qui nous paraît particulièrement intéressant dans ce type d’expérience est la création de nouvelles villes et donc d’un nouveau foncier. Foncier sur lequel sont construits des édifices numériques, maisons, musées ou encore salles de spectacles, qui demandent donc l’intervention d’architectes pour les matérialiser dans le métavers.

https://twitter.com/Dat_Ogar/status/1446169512341082115

Quelle place pour les architectes ?

En mars 2021, une maison numérique designée par l’artiste Krista Kim a été vendue sous forme de NFT pour 288 Ether, une des cryptomonnaies les plus plébiscitées et utilisées, ce qui représentait à l’époque 420 000 euros. Moins d’un an plus tard, et au moment où ces lignes sont rédigées, ces 288 Ether en valent 860 000 euros. Cet événement qui encore une fois a été beaucoup commenté, n’est en réalité que l’arbre qui cache la forêt des possibilités architecturales offertes par le métavers. Sans surprise, des architectes d’envergure internationale s’intéressent et s’emparent du sujet, à l’image du cabinet de Zaha Hadid.

https://twitter.com/archinect/status/1466950401807339520

En décembre dernier, et dans le cadre de la foire Art Basel Miami, ZHA a présenté une galerie d’art virtuel dénommée “NFTism”, visant à explorer les liens entre architecture et interactions sociales dans le métavers. Pour ce faire, le cabinet a eu recours à la technologie du design paramétrique déjà mis à contribution sur des projets hors du métavers, à l’intégration des nouvelles formes de production culturelles comme l’art numérique ou les galeries virtuelles, en injectant une bonne dose de principes issus des MMO, jeux en ligne massivement multijoueurs (pensez par exemple à World of Warcraft ou Dofus).

Les explorateurs et bâtisseurs d’univers virtuels n’ont cependant pas attendu des praticiens de renom pour s’atteler à construire le métavers, et on assiste depuis quelques années à l’apparition d’un nouveau métier, à mi-chemin entre l’artiste virtuel et l’architecte, pratiqué par des personnes qui n’ont parfois jamais connu une seule charrette. Parmi ceux-ci Ogar est particulièrement sollicité pour construire des bâtiments dans les métavers comme Somnium, Cryptovoxel ou encore, justement, Decentraland. Il utilise les outils et commandes disponibles dans ces univers pour livrer des bâtiments virtuels qui lui sont commandés par des sociétés de jeux vidéo, des crypto-investisseurs ou très souvent par des galeries d’art numériques.

Illustration 3D d’un Ethereum ©Shubham Dhage via Unsplash

Illustration 3D d’un Ethereum ©Shubham Dhage via Unsplash

Plus encore, certains commentateurs voient dans le boom du métavers l’opportunité pour les architectes de proposer des solutions reproductibles et utilisables par des millions de clients, plutôt que de se concentrer sur des projets uniques, onéreux, chronophage, et sans certitude de remporter les concours. La jeunesse (relative) des métavers, l’absence de contraintes physiques comme la gravité ou les réglementations thermiques et le besoin d’expériences sociales de la part des utilisateurs donnent carte blanche aux architectes pour imaginer des projets fous, qui ne pourraient jamais être réalisés dans notre monde.

Le métavers, déjà ringard ?

Mais cette vision présente ses limites. Les architectes doivent-ils devenir de simples créateurs de contenus ? Si ce type de business s’annonce particulièrement lucratif, bénéficie-t-il réellement au reste de l’humanité ? L’expertise architecturale ne consiste-t-elle pas, justement, à composer avec les innombrables contraintes ?

Le concept de métavers n’est d’ailleurs pas si nouveau, et on le retrouvait déjà dans des œuvres de fiction depuis des décennies, et dans des expériences comme Second Life démarrées il y a bientôt vingt ans ! Les versions du métavers proposées par les grandes entreprises du numérique comme Facebook et Microsoft ont alors fait ricaner beaucoup d’experts, qui les jugeaient pauvres, rétro-futuristes et anachroniques. Que penser en effet de cette expérience “innovante” de courses dans le métavers proposée par le géant Walmart il y a déjà quatre ans ?

https://twitter.com/DigitalisHomo/status/1478094074909540354

La publication de cette vidéo sur les réseaux s’est d’ailleurs accompagnée de critiques de la part de nombreux internautes, questionnant la valeur d’une telle invention. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que cette vidéo n’avait pas vocation à présenter un projet solide, mais plutôt à positionner une marque dans le champ de l’innovation, et de ne pas paraître “larguée” face aux nouvelles technologies saisies par des entreprises plus jeunes. On y retrouve une vision involontairement assez dystopique, qui était déjà au cœur de beaucoup de récits originels du métavers, que ce soit le livre Snow Crash de 1992, la série de films Matrix démarrée en 1999 ou même l’impressionnant court-métrage Hyper-Reality, réalisé par Keiichi Matsuda en 2016.

https://www.youtube.com/watch?v=YJg02ivYzSs

Dans la réalité de beaucoup d’univers virtuels, les bâtiments et les parcelles obtenues à coup de NFTs sont autant d’objets de spéculation, prisés par des investisseurs rêvant d’un monde à l’économie totalement dérégulée. Si des expériences comme Decentraland peuvent se targuer de naviguer entre le paradis libertarien et l’utopie démocratique, un autre métavers, Upland, semble avoir choisi son camp. Celui-ci propose de « reconstruire » le monde réel en version numérique, et permet à tout un chacun d’investir pour acheter (et revendre) des simulations de bâtiments, à l’instar de la copie de la bourse de New York, échangé pour l’équivalent de 23 000 dollars il y a un peu plus d’un an. Les dimensions d’interactions sociales et de créativité sont alors totalement évacuées pour laisser place à la seule spéculation.

Un laboratoire du monde “réel” ?

À l’inverse, d’autres expériences bien plus bénéfiques pourraient être permises par le métavers, notamment vis-à-vis de la conservation patrimoniale. Les technologies du métavers permettent d’assurer des restaurations de meilleure qualité, sans avoir à déplacer des équipes à travers le globe, et avec une image ultra-détaillée d’un monument avant et après restauration. Cette technique a notamment été utilisée en Égypte dans le cadre de la restauration d’une mosquée cairote mais également d’une tombe. La création d’une maquette 3D dans laquelle les experts peuvent naviguer grâce à un casque de réalité virtuelle permet de déterminer les étapes exactes entreprises pour la restauration.

Le métavers peut également permettre de préserver son histoire personnelle, en érigeant des monuments et bâtiments particulièrement marquants dans sa vie. C’est par exemple le cas d’une reproduction d’un café d’Amsterdam, qui n’existe aujourd’hui plus dans la capitale néerlandaise, par l’artiste Ogar qui peut donc continuer à s’y rendre dans le métavers.

Une autre application potentielle des métavers serait celle de tester différents types de zoning, pour en observer les effets. Aujourd’hui, un urbaniste qui se rendrait dans un métavers comme Cryptovoxels risquerait de faire une syncope devant la non-cohérence architecturale et urbanistique de la plupart des univers virtuels. Ogar s’est par exemple frotté à cette problématique, comme le relate un article de Curbed : après avoir livré un monastère et une ferme sur deux parcelles adjacentes, l’architecte et artiste virtuel s’est retrouvé au milieu d’un conflit d’usages, alors que le propriétaire du monastère se plaignait de l’esthétique de la ferme, allant même demander de “téléporter” la deuxième parcelle.

Faut-il accepter cette créativité débridée dans le métavers, ou devrait-on au contraire établir des sortes de PLU virtuels ? La deuxième solution nous paraît particulièrement intéressante puisqu’elle permettrait à la fois une montée en compétences des crypto-citoyens sur les enjeux urbanistiques dans un processus collaboratif, mais aussi de tester l’effet de telle ou telle mesure de zoning sur le prix du foncier virtuel, et sur les stratégies adoptées par les crypto-investisseurs.

Enfin, les métavers peuvent constituer une fenêtre passionnante sur les usages des crypto-citadins, qui pourraient nourrir les réflexions architecturales contemporaines. À l’époque de la distanciation sociale et des mesures sanitaires, ce que montre une grande partie des rassemblements virtuels, c’est un besoin de se retrouver, d’échanger et de partager des espaces. Autant de fonctions que les architectes comme tous les acteurs de la fabrique urbaine peuvent contribuer à développer et renforcer dans le monde bien réel.

Au-delà de cette considération somme toute assez classique, nous aurions beaucoup à gagner à ne pas prendre de haut ces expérimentations et même pourquoi pas à y participer, à comprendre les usages qui se développent dans cette urbanité virtuelle, pour en tirer des leçons sur la production de de nos villes. En attendant une régulation plus concrète de l’univers crypto, les architectes pourraient mettre leurs compétences aux services des utilisateurs du métavers, pour favoriser les conceptions les plus bénéfiques et vertueuses et ne pas s’enfermer dans une pure extension infinie du domaine de la spéculation.

LDV Studio Urbain
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