Marchés ouverts : des espaces bien plus organisés qu’il n’y paraît

Ballade marchande en perspective
3 Avr 2019

Après avoir commencé avec les marchés spécialisés, point de départ prétexte pour cette nouvelle série d’articles sur les marchés, nous abordons aujourd’hui les marchés ouverts. Car en tant que lieu d’échanges, le marché se doit d’être accessible à tou·te·s. En cela, le marché spécialisé, excluant une partie des agents économiques[1] par la diversité limitée de son offre, se pose en contradiction avec cette définition de base du marché comme lieu. Le marché ouvert, lui, ne s’embarrasse pas de ces contraintes.

L’existence même d’espaces désignés comme “places du marché” dans la plupart des villes du monde souligne bien l’importance qu’occupe le marché ouvert, mouvant, dans la planification urbaine. Qu’il soit professionnel comme amateur, ce marché ouvert a longtemps rythmé le commerce inter-urbain. Et même si aujourd’hui il revêt davantage un habit folklorique ou touristique, il reste un point de repère fondamental dans l’organisation des villes. En trois exemples, essayons de définir ce qui fait le marché ouvert.

Ballade marchande en perspective

Ballade marchande en perspective- Crédits Ninara sur Flickr

Nouvelle vie dans les marchés aux puces

Commençons par quelque chose de proche de nous : le marché aux puces. Espace et événement dédié à la (re)vente d’articles non alimentaires de seconde main, il existe sous différentes formes de par le monde depuis plusieurs siècles. C’est le marché ouvert par excellence, dans la mesure où il est directement dans la rue et que tout un chacun peut être tant acheteur·se que vendeur·se. Si certains espaces de marchés aux puces historiques s’institutionnalisent avec des constructions en dur (ceux de Clignancourt ou de Saint-Ouen en France, le Market NYC aux Etats-Unis), la plupart restent des événements extérieurs, réminiscences des marchés de chiffonniers médiévaux.

Car la pratiques de la vente d’occasion est pendant longtemps un commerce mal vu par les autorités politiques, qui y voient un repère insalubre propice au brigandage[2] et surtout un frein à la vente de produits neufs. Aussi, en Europe, ce qui deviendront les marchés aux puces sont repoussés dans la périphérie des villes. Cela explique la présence historique des marchés aux puces d’Île-de-France à Vanves, Clignancourt ou Saint-Ouen.

Quincaillerie sur les pavés

Quincaillerie sur les pavés – Crédits Julien sur Flickr

Aujourd’hui, si les réglementations varient en fonction des pays, le marché aux puces reste le domaine des particulier·e·s qui profitent de ces événements pour se débarrasser de biens dont ils ou elles n’ont plus l’usage. L’événement crée le lieu, qu’il s’agisse de l’investissement de la rue ou des quais par les étals, ou de la transformation des banlieues pavillonnaires en espaces de vente temporaires[3]. Le marché aux puces existe et fonctionne grâce à un changement d’usage de ces espaces : la rue se piétonnise et, plus qu’un point de passage, elle devient lieu de flânerie ; l’espace privé devient public. Et surtout, ce bric-à-brac permet à des objets condamnés à finir au rebut d’avoir une seconde vie.

Le chaos organisé des souks

On change d’horizons avec notre deuxième type de marché ouvert. Le souk est un marché ouvert traditionnel du Maghreb et des Proche et Moyen-Orient. Longtemps fantasmé en Occident, il a renvoyé un temps à l’esthétique orientalisante et arabisante des mouvements romantiques, de l’ailleurs exotique, avant d’évoluer en un synonyme de désordre. Or, les souks sont des mécaniques bien huilées.

Côté commerçant·e, les différents espaces de vente sont bien souvent organisés par type de biens vendus : tissus, épices, joaillerie, alimentation, ferronnerie… Ce regroupement a permis au fil du temps la constitution de corporations, ainsi que d’une émulation compétitive entre les vendeurs. Côté acheteur·se, on profite de ce regroupement spécialisé pour comparer et donc marchander les prix[4]. C’est aussi un point de repère spatial très pratique pour se retrouver et donner rendez-vous à des accointances. Car le souk est aussi bien évidemment un espace social.

Panorama d’artisanat marocain

Panorama d’artisanat marocain – Crédits Steven dosRemedios sur Flickr

En outre, les souks répondent d’une organisation presque christallerienne. Car si d’Occident nous voyons et connaissons surtout les grands souks – de Marrakech, Bagdad, Alexandrie ou Jérusalem – qui ont un rôle historique, culturel et touristique important, il existe des souks de toutes tailles, répartis de manière raisonnée à travers les différentes échelles territoriales. Chaque quartier a un souk alimentaire, où l’on va effectuer ses achats quotidiens. Chaque ville a un souk plus important, où l’on trouvera des commerces de biens moins essentiels (épices, vêtements). Et chaque région aura un grand souk où ruraux et citadins se retrouvent, et où l’on trouvera également des commerces de luxe (travail des métaux ou du cuir, bijoux…) mais aussi des animations (danses, démonstrations d’animaux…) Ce sont ces souks qui bien souvent attirent les touristes. Chaque souk sert une échelle de public différente, allant ainsi du très local à l’international.

Les marchés flottants : le commerce au fil de l’eau

Nous quittons la terre ferme pour s’aventurer sur l’eau avec notre dernier exemple de marché ouvert : les marchés flottants, surtout communs en Asie du Sud-Est. Alors que les cultures de Thaïlande, du Vietnam et d’Indonésie sont passées de traditions fluviales à des traditions terrestres au cours des XIXe et XXe siècles, avec le développement de réseaux routiers et ferrés, certains marchés flottants sont toujours aujourd’hui des éléments structurants, tant dans l’organisation de la ville que dans sa vie économique et sociale.

Originellement, les marchés flottants se sont développés en même temps que les communautés peuplant les bords des fleuves. Outre le fait que l’eau du fleuve est nécessaire au développement de la vie et de l’agriculture via le développement de canaux, il devient aussi très rapidement un moyen de communication. Aussi, pour faciliter le transport et l’échange de marchandises entre les différentes communautés installées sur les berges des cours d’eau et des canaux – lorsqu’ils sont navigables – les premiers marchés flottants voient le jour. Constitués de plusieurs embarcations frêles à fond plat transportant des produits frais ou cuisinés, les marchés flottants s’imposent rapidement comme les moyens de ravitaillement privilégiés dans les régions fluviales.

Produits frais en navigation

Produits frais en navigation – Crédits Claude37 sur Flickr

Ce monopole du transport fluvial a commencé à reculer lorsque des routes terrestres fiables ont été mises en place. L’exemple thaïlandais est certainement le plus parlant. Quand Bangkok est devenu la capitale du Royaume Rattanakosin à la fin du XVIIIe siècle, le point de focalisation est passé du fleuve – la Chao Praya – à la côte, Bangkok étant un port. Avec le développement de la nouvelle capitale, la navigation fluviale intraurbaine est devenue plus difficile, obligeant la construction de routes puis de chemins de fer pour la relier au reste du pays. D’où l’absence de marché flottant important à Bangkok aujourd’hui.

De nos jours, le marché flottant a surtout une utilité dans les régions encore isolées (du fait d’une végétation trop dense ou d’un terrain trop accidenté), et est la colonne vertébrale de ce commerce local. Mais avec l’avènement du tourisme, il trouve un nouveau souffle.

Dans leur multiplicité, les marchés ouverts sont aussi peut-être les marchés les plus vivants, ce qui leur donne l’impression de désordre à laquelle on peut les associer. Cependant, leurs racines sont profondes et témoignent tant des contraintes qui les ont vu naître (limitation du gaspillage, géographie physique difficile) que de la débrouillardise de celles et ceux qui les font toujours vivre aujourd’hui.

[1] Comme nous l’avons souligné dans l’article précédent, les marchés aux poissons japonais sont d’abord ouverts aux professionnels ; le public ne peut accéder qu’à une portion limitée de ces marchés, à des horaires précis.

[2] On ne sait pas toujours d’où viennent ces marchandises de seconde main (objets volés ?) ; en outre, la propreté des vêtements d’occasion est souvent remise en question, et l’expression de “marché aux puces” viendrait potentiellement du fait que ces tissus pas toujours neufs abriteraient une faune indésirable d’insectes divers et variés.

[3] On pense ici aux garage sales américaines.

[4] Au-delà des clichés que l’on peut avoir sur la question du marchandage dans les souks, c’est toujours aujourd’hui une pratique fondamentale de la vente entre locaux.

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