L’informel en ville est-il à bannir ?

Un vendeur de tours Eiffel au Jardin des Tuileries à Paris
11 Juin 2019

Caractéristique des villes du Sud, l’informalité est pour autant loin d’être une pratique exclue des villes du Nord. Des reventes de paquets de cigarettes à la sauvette, aux marrons chauds à la sortie des métros, passant par les squats d’immeubles et la pratique répandue du street-art, quels sont les visages de l’informalité en ville ? À qui sert-elle ? Et comment transforme-t-elle nos villes ?

Squat artistique du 59 rue de Rivoli à Paris

Squat artistique du 59 rue de Rivoli à Paris ©Wikimedia common

Hors-la-loi, l’informel urbain semble déranger et troubler l’ordre établi des villes du Nord. Souvent synonyme d’illégalité et source de tensions entre les usagers de la ville, on tente souvent de la cacher, voire de la masquer. Pourtant, avec l’arrivée de populations aux modes de vie informels et précaires, ces pratiques sont aujourd’hui inscrites dans les paysages urbains de certains lieux tels que les places, sorties de métros, ou encore rues. Parfois moins visibles, l’informel se cache tout en s’insérant dans les espaces déjà bâtis, créant des lieux de revendication au droit au logement et aux pratiques artistiques alternatives.

Mais que raconte ce besoin de sortir des sentiers battus, de transgression des lois, de jeu avec la légalité que représente le développement de ces pratiques informelles de nos villes ? Quels impacts ont-elles sur nos espaces urbains ? Faut-il chercher à les bannir à tout prix ou au contraire, que pouvons nous en tirer ?

Une informalité au service des plus démunis

Chaque ville connaît son lot de pratiques commerciales informelles. La raison est souvent que ces dernières se sont majoritairement développées pour pallier les limites des espaces urbains qui se révélaient excluant pour une partie de leur population. Le prix des loyers, le coût de la vie et l’incapacité à offrir un travail aux personnes sans papiers ou sans domicile, poussent une partie des habitants à devoir imaginer des systèmes informels pour survivre. On sort alors du cadre de la loi pour s’accrocher à un espace urbain difficile, la personne concernée était dans l’impossibilité de respecter le cadre légal et formel. Que ce soit pour gagner sa vie ou alors pour réduire ses coûts de dépenses, la vente à la sauvette, pratique interdite en France, s’impose ainsi pour certains.

Souvent positionnés dans les quartiers très touristiques ou populaires, les vendeurs à la sauvette proposent tout type de denrées : des tours eiffels porte-clés, aux fruits et légumes, cigarettes et objets de contrefaçons. Leur installation stratégique dans l’espace public révèle une ultra-connaissance des lieux et une bonne maîtrise des espaces de flux.

De plus, afin de pouvoir se dérober des forces de publics lors de potentiels contrôles, les vendeurs à la sauvette se positionnent dans l’espace public de manière réfléchie, de manière à rester également visibles par la clientèle ciblée. Des endroits aux caractéristiques particulières sont alors visés à proximité de cachettes urbaines pour leur marchandise, endroit où il est possible d’observer l’arrivée de forces de l’ordre en amont et de portes de sorties facilement accessibles.

Un vendeur de tours Eiffel au Jardin des Tuileries à Paris

Un vendeur de tours Eiffel au Jardin des Tuileries à Paris ©Unsplash

Le regroupement concentré de vendeurs dans certains espaces, parfois contraints, peut alors créer de véritables marchés informels. Ainsi, à Barbès ou La Chapelle (Paris 18), ou encore à la Guillotière (Lyon 7), l’activité de vente informelle y est continue tout au long de la journée, malgré la présence des forces de police tournant dans ces quartiers. Cette occupation des espaces publics transforme ces derniers et les zones de passages deviennent le temps d’un moment et de manière éphémère des lieux d’arrêt et d’échange entre vendeurs et clients. La présence du commerce informel remplit l’espace et l’anime, à l’instar d’un marché institutionnalisé…

Une économie informelle qui représente part importante, avec par exemple un volume de “78 tonnes de marchandises issues de ventes à la sauvette saisies depuis le début de l’année dans le 18e arrondissement” d’après le collectif Action Barbès en 2018. Cela peut expliquer le manque de moyen des forces de police pour réguler ces échanges qui sortent du cadre légal.

L’informalité comme source de revendication

L’informel urbain peut également prendre des formes moins visibles dans l’espace public. Le squat en est l’une d’elle. Derrière le fait d’occuper illégalement un espace bâti, se cache une revendication claire : celle du droit au logement pour tous. L’augmentation croissante du prix de l’immobilier dans les grandes métropoles européennes, mais pas que, provoque l’incapacité de nombreuses personnes à ne plus pouvoir se loger au sein des villes. Ici, l’informel est provoqué par la revendication d’un droit qui devrait être une priorité pour tous et toutes. Alors que l’on estime qu’à Paris environ 320 000 logements sont inoccupés, le nombre de personnes en difficulté financière et sans logement ne cesse d’augmenter. Le squat, illégal en France, pourrait pourtant pallier à la problématique du non-logement…

Ce mode d’occupation informel est également l’occasion de revendiquer des modes d’habiter et de vivre qui diffèrent des codes classiques. C’est ce qu’ont pu expérimenter certains citoyens de Noisy-Le-Grand (Seine-Saint-Denis) dans un ancien bâtiment industriel. Suite à la non réponse de leur demande d’occupation par les Services municipaux, ils ont décidé d’occuper illégalement le bâtiment pour y développer un lieu hybride au zéro déchet. Dans les 1 000 m2 du bâtiment, s’est donc installé un laboratoire écologique dédié au principe du zéro déchet, pour faire connaître et tester des pratiques de consommation et de recyclage alternatives. Avec la création d’une AMAP, d’un atelier de réparation et de “gratuité” (don d’objets), et une cuisine à prix libre, la promotion d’un mode de vie écologique semble être un succès : en 6 mois d’existence, le site a accueilli de 30 à 70 visiteurs par jour. L’illégalité de son statut a cependant prouvé ses limites : l’expérience s’est vue expulsée du site par les autorités. Mais bonne nouvelle en ce début d’année 2019, le laboratoire écologique s’est réimplanté dans la ville de Pantin.

Autre cas à une échelle bien plus vaste, le quartier de Christiania de Copenhague qui est un bel exemple de ces pratiques informelles. Il a su questionner les modes de vies urbains individualistes et perdurer dans le temps. L’aventure commence en 1971, dans un ancien camp militaire de la ville. Le but ? Créer une utopie sociale, celle d’une communauté autogérée. Pendant plus de 40 ans, ce sont environ un millier de personnes qui y vivent de façon alternative, et y développent des services utiles à la société : Christiania possède sa boulangerie, son sauna, son unité d’éboueurs-recycleurs, ses bulldozers, sa fabrique à vélo, son imprimerie, sa radio libre, des ateliers de restauration de poêles anciens et de vieilles voitures, ainsi que son cinéma “Lumières de la ville”.

Entrée du quartier informel Christiania à Copenhague

Entrée du quartier informel Christiania à Copenhague ©Wikimedia common

L’informalité de son statut provoque cependant l’arrêt de l’utopie en 2006, puisque la mairie de Copenhague supprime le statut de communauté alternative et entreprend des travaux de destruction. En 2011, un accord est passé entre les habitants et la ville qui leur permet d’acquérir une partie du territoire. Christiania a donc fortement marqué l’histoire de Copenhague et beaucoup apporté au monde artistique de la ville car le quartier a été le support de nombreuses œuvres et autres interventions sur l’espace public.

Le milieu artistique s’est d’ailleurs souvent emparé de la notion de l’informalité. Dans un premier temps également par l’occupation illégale de bâtiment, qui ont permis de fabriquer des espaces insolites, riches de cultures dans de nombreuses villes. Dans les années 70, au cœur de nombreuses villes européennes comme Berlin, Amsterdam ou encore Paris, où le prix du foncier était très élevé, des artistes investissent des espaces vacants pour y déployer leur art de façon communautaire. Mais cela s’est également traduit par l’intervention spontanée de l’art dans l’espace public. Le street-art en est un bon exemple. Cette pratique artistique informelle fait désormais partie des paysages urbains et colore nos villes.

Quand l’informalité anime l’espace public

Par son aspect transgressif, l’informel fait peur en sortant des normes urbaines. Pourtant, il apporte parfois beaucoup à la ville en animant nos rues, nos places, nos bâtiments. Entre le ballet des vendeurs à la sauvette, le développement de pratiques alternatives dans des espaces vacants et en friches, ou encore des pratiques sportives informelles comme le Parkour, c’est l’espace public qui se retrouve quasi “augmenté”, voire même “empuissanté” par ses nouveaux usages alternatifs.

Cette pratique non formelle donne davantage de place à la créativité et l’expérimentation, permettant le développement d’usages et de pratiques urbaines nouvelles. Elle participe pleinement à l’émergence d’espaces urbains vivants et à l’épanouissement de projets par la suite plus formel. Sorte de tremplin, l’informel brise les codes pour mieux les faire évoluer.

L’informel devient même une destination touristique dans certains cas. Les curieux, à la recherche de lieux et pratiques inhabituels, réalisent de véritables circuits en ville pour partir à la découverte de ces urbanités insolites et transgressives. Certains guides locaux organisent alors des visites dans les friches berlinoises pour découvrir la pratique de l’urbex (l’exploration urbaine). Les visiteurs délaissent d’ailleurs peu à peu les grands lieux touristiques des capitales (notamment d’Europe de l’Est) pour rechercher l’authenticité, souvent exprimé par le biais des pratiques informelles.

Les quartiers populaires peuvent aussi trouver une forme d’attractivité par l’informalité en devenant un lieu où il est possible d’acheter des paquets de cigarettes moins chers, des produits de contrefaçons. L’économie parallèle devient alors un prétexte à la pratique de ces lieux, et un décloisonnement possible.

Tolérer l’informalité ?

Même si la plupart du temps l’informel dérange, faut-il pour autant l’éliminer des villes ? Une question que de nombreux urbains se posent. L’informalité reste principalement au service des personnes les plus démunies. La ville est excluante, et les pratiques informelles se développent donc pour une partie non négligeable de la population parce qu’elles tombent sous le sens. Chercher à l’éliminer à tout prix risquerait de mettre en difficulté des populations déjà précaires. Peut-être faudrait-il réfléchir à des alternatives d’actions pour tenter de lutter contre les mauvais aspects de cette dernière : normes sanitaires non respectées, instabilité financière et intégration sociale limitée des vendeurs… En 2013 et 2014, en Italie, la municipalité de Gênes a proposé aux vendeurs à la sauvette de souvenirs touristiques, situés sur le Porto Antico très fréquenté par les visiteurs, de participer à la création d’un marché ethnique pour limiter la vente de produits contrefaits. Malgré la bonne volonté de la municipalité, l’expérience n’a pas été un franc succès, en parti par la difficulté de l’intégration sociale de ces vendeurs sénégalais au système italien.

C’est également le travail que réalise l’association Alternative urbaine qui cherche à valoriser les personnes aux pratiques informelles urbaines dans une dynamique de réinsertion sociale. Ainsi, l’association propose des balades urbaines dans Paris où les guides sont des personnes sans domiciles fixes. En promouvant leur bonne connaissance de la ville, souvent distincte d’autres acteurs, l’association travaille pour les reconnecter avec la société dont bien souvent ils sont exclus.

Comme illustré précédemment, l’informel est aussi source de création, d’émulsion commune, et même d’innovation sociale… Il serait donc dommage de l’éliminer de nos villes. La remise en question des modes de vie urbains majoritairement individualistes à travers des pratiques sortant de l’ordinaire a permis de créer des synergies sociales qui aujourd’hui s’institutionnalisent : le développement d’habitats partagés et co-gérés dans des projets urbains ne sont-ils finalement pas la résultante des utopies sociales développées dans les années 80 partout en Europe ? Et même plus largement, l’apparition d’occupation temporaire réglementée de certaines friches urbaines, comme par exemple Les Grands Voisins dans le 14ème arrondissement de Paris, ne serait-elle pas un agglomérat d’informalités autorisées ? Ce sont dans ces mêmes espaces que naissent de nouvelles dynamiques, manières de construire la ville, et que se tissent des liens sociaux et temps collectifs forts, si appréciés des habitants et visiteurs.

Les Grands voisins à Paris

Les Grands voisins à Paris ©Wikimedia Common

Alors que les urbains cherchent de plus en plus à requestionner leurs modes de vie, et à développer des connexions entre eux, l’informalité ne jouerait-elle pas un rôle dans cette évolution ?

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