Les festivals sont-ils des laboratoires d’architectures ?

Le festival Tomorrowland, en Belgique, propose une scénographie architecturale chaque année de plus en plus créative
24 Juin 2019

Depuis de nombreuses années, le festival Coachella et le Burning Man se font remarquer pour leurs installations architecturales uniques. Les festivaliers ne viennent plus seulement rencontrer des artistes, mais également se plonger, le temps de quelques jours, dans des univers originaux, colorés, et lumineux pour vivre une expérience complète. En parallèle des festivals de musique, de plus en plus d’événements festivaliers se dessinent aussi dans le milieu de l’architecture pour renouveler la pratique architecturale. Que disent-ils de l’avenir de cet art majeur ? Les productions éphémères peuvent-elles inspirer l’aménagement de nos villes ?

Le festival Tomorrowland, en Belgique, propose une scénographie architecturale chaque année de plus en plus créative

Le festival Tomorrowland, en Belgique, propose une scénographie architecturale chaque année de plus en plus créative ©Julian Dael pour Wikimedia Common

Les festivals, au-delà de la musique : des univers

Avec l’apparition des premiers festivals de musique populaire, pop-rock ou encore électronique dans les années 70, comme Woodstock, l’expérience musicale est propulsée dans une dimension collective en immersion. Les festivals deviennent alors des moments de créations intenses, où les différents arts se mélangent. Au fur et à mesure des années, les festivals ont pris de l’ampleur et sont devenus des événements incontournables rythmant la vie urbaine et territoriale. Chaque grande ville se dote du sien, pour promouvoir une image dynamique et attractive, et attire des milliers de passionnés. Devenus des événements incontournables, Tomorrowland en Belgique, Coachella ou le Burning Man aux Etats-Unis, le Sziget Festival en Hongrie, les festivals sont aujourd’hui de véritables moments hors du temps qui misent de plus en plus sur l’apport de l’architecture et de l’art pour prolonger l’expérience et améliorer le confort des festivaliers.

Miser sur l’apport concret de l’architecture pour un festival de musique, c’est l’ambitieux pari qu’a fait Coachella depuis de nombreuses années. Véritable événement planétaire, où plus de 200 000 milles visiteurs se donnent rendez-vous chaque année au mois d’avril pendant 2 semaines, le festival, au fil des années a ajouté à sa programmation musicale, une programmation architecturale et artistique. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement des artistes musicaux qui font la renommée du festival, mais également son cadre et les installations créées pour l’occasion. Le site, situé à proximité de Los Angeles en Californie, s’étale sur plus de 32 hectares, et regroupe 6 scènes. Gravite autour de cet espace, une série d’une demie douzaine de structures colorées, innovantes, lumineuses et originales, avec comme toile de fond le désert aride. Comme chaque année, ce sont les plus grands designers et architectes mondiaux qui sont conviés pour déployer leur créativité sans contraintes de commande, et surtout sans contraintes financières. Le résultat est saisissant : chaque année, des chefs d’œuvres viennent agrémenter le paysage et l’expérience des festivaliers. En plus d’un apport esthétique et plastique au festival, les installations éphémères viennent apporter du confort aux participants : espace à l’ombre, lieux de rencontres et d’échanges. Sans réelles contraintes, les artistes et architectes sont alors libres dans leurs créations, ce qui leur permet de s’exprimer pleinement et de proposer des œuvres bien souvent non réalisables dans des contextes pérennes.

L’installation Sarbalé Ke par l’architecte Francis Kéréat au Coachella Valley Music and Arts Festival 2019 ©Iwan Baan.

Bien souvent, les installations proposées permettent aux festivaliers de mettre en éveil tous leurs sens : très colorées et lumineuses, avec des jeux de lumière et d’ombres, elles plongent les participants dans des ambiances très spécifiques. Les matériaux souvent originaux, toiles, verres colorés, acier, participent pleinement à l’expérience sensorielle des spectateurs, et créent des univers qui sont propres à chacun. Avec l’apparition des réseaux sociaux, l’importance des images liées aux événements a également poussé les festivals du monde entier à travailler leur esthétisme. Grâce au partage de photos, c’est désormais une image de marque qu’ils renvoient, car ces installations deviennent des éléments de communication et font connaître le festival à travers le monde entier.

Lieux de créations intenses, comment peuvent-ils nous inspirer ?

Les lieux de festivals, et leur caractère éphémère, sont la plupart du temps des lieux d’échanges et de créations intenses. C’est avant tout le fait de se regrouper dans un même lieu, le temps d’un court instant, et de vivre quelque chose d’unique en communion qui permet de développer des microcosmes artistiques, sociaux tout à fait spécifiques. Car contrairement à ce que l’on peut penser, l’organisation des festivals et leurs déroulements sont sujets à des codes précis, assurant de ce fait leur bon déroulement. L’organisation de certains se rapproche d’ailleurs grandement, physiquement et socialement, de celui d’une ville.

C’est le cas du Burning Man, organisé chaque année dans le désert du Black Rock au Nevada fin Août, et qui est devenu au fur et à mesure des années un événement planétaire. Véritable ville éphémère, ce sont en tout plus de 70 000 festivaliers qui viennent investir et construire la structure de cette ville le temps d’une semaine. A l’origine, dans les années 80, le Burning Man se déroulait sur une plage de San Francisco, mais il s’est délocalisé dans les années 90 dans le désert du Black Rock, victime de son succès et de l’augmentation de la fréquentation. C’est donc à partir d’une page blanche, dans un environnement hostile à l’installation humaine que chaque année cette ville éphémère, appelée Black Rock City, s’implante.

Véritable lieu utopique, mélangeant l’effervescence social et artistique, l’organisation du Burning Man reste très intéressante à étudier. Le plan de la ville est dessiné de manière concentrique : au centre est construit le Burning Man, une statue d’homme en bois géant. Des structures servant de temples spirituels (dont la construction est confié à un architecte sélectionné) pour l’ensemble des festivaliers sont également bâties. Aucune religion n’est privilégiée, chacun étant libre de l’investir de façon personnel ou collective avec ses propres croyances. A la fin du festival, l’ensemble des structures et le Burning Man sont brûlés, comme pour clôturer l’expérience physique et psychique du temple.

Autour de ces lieux, se construisent des quartiers organisés par de grands axes. L’ensemble de la ville a pour diamètre 2,4 kilomètres. Chaque quartier est investi par les festivaliers de manière individuelle ou collective pour créer des ambiances spécifiques. A cette organisation vient s’ajouter la présence d’une multitude d’œuvres d’art souvent plus déjantées les unes que les autres, permettant aux participants de se plonger dans des univers surréalistes.

Vue de là, l’organisation de la Black Rock City depuis le ciel

Vue de là, l’organisation de la Black Rock City depuis le ciel – Wikimedia Common creative

La liberté d’expression est le maître-mot du festival : que ce soit pour les festivaliers ou les artistes, chacun est libre de s’exprimer tout en respectant les autres. Le festival est, en effet, régi par une série de 10 commandements prônant le respect, le partage, la non-commercialisation, l’autosuffisance (chaque festivalier doit assurer sa survie pendant 7 jours en eau et denrées alimentaires), et le respect de l’environnement. Le festival assure également une logique “zéro trace”, en sensibilisant les participants à la gestion des déchets, pour qu’une fois le festival terminé, le site retrouve son état initial.

Mais derrière cette ville nomade et éphémère se cache bien un désir utopique d’une urbanité collaborative. Elle a d’ailleurs inspiré quelques entreprises et lieux de la Silicon Valley. En effet, chaque année, de nombreux PDG participent au festival et s’inspirent des synergies créées pendant le Burning Man pour développer de nouveaux modes de travail, mais également des organisations spatiales favorisant les échanges et la collaboration. Il parait même que l’entreprise Google se serait inspirée de la Black Rock City pour la création du Google campus.

Expérimenter pendant le festival pour créer la ville de demain

Depuis quelques années, le monde de l’architecture s’ouvre aux festivals. Permettant de révéler des espaces, de questionner les modes de constructions et les pratiques architecturales, le format des festivals permet à différents publics d’échanger et d’expérimenter des solutions pour la ville de demain.

Le festival des architectures vives se déroule chaque année à Montpellier pendant une semaine du mois de juin. Le FAV propose un parcours reliant une dizaine d’installations éphémères dispersées dans des cours d’hôtels particuliers de la ville. Chaque installation est réalisée par une équipe de jeunes architectes. En plus de l’ouverture au public d’espaces normalement privatisés, le festival permet de questionner le temps de quelques jours les relations entre patrimoine et architectures contemporaines, le dialogue du grand public avec les œuvres architecturales, et l’inscription de cet art dans la ville.

La Madeleine, une installation ludique et colorée qui joue avec la nostalgie des visiteurs lors du FAV 2017, par l’Atelier Microméga

La Madeleine, une installation ludique et colorée qui joue avec la nostalgie des visiteurs lors du FAV 2017, par l’Atelier Microméga ©Photoarchitecture.com

Depuis 2006, chaque année ce sont plus de 20 000 visiteurs qui viennent déambuler dans les ruelles de Montpellier pour découvrir ces installations et échanger avec les architectes sur leurs créations. De quoi sensibiliser le grand public à l’architecture et sa beauté !

Dans un autre genre, et ce également depuis 2006, l’association d’architectes Bellastock organise chaque année un festival d’expérimentation ouvert à tous. Ce sont en tout, environ 500 participants qui réfléchissent, construisent, expérimentent une architecture raisonnée, respectueuse de l’environnement pour fabriquer la ville de demain. Grâce à la participation d’étudiants, professionnels, grands publics et acteurs de l’urbain, c’est chaque année une ville éphémère qui prend place dans un lieu spécifique : la question du réemploi des matériaux est au cœur des constructions de cette ville. Pour son édition 2017, le festival de Bellastock a, par exemple, choisi de s’installer sur l’île Saint-Denis et utiliser les terres excavées des travaux du Grand Paris pour créer une ville de terre crue. Grâce à la création d’une usine mobile de fabrication de briques sur site, ce sont en tout 1 200 briques fabriquées quotidiennement qui ont permis la création de cette ville de terre. Des pratiques et techniques de construction qui se sont ainsi échangées tout au long du festival lors de nombreuses activités et conférence, et qui ont permis d’expérimenter ce matériau ancestral et écologique, peu coûteux pourtant encore peu intégré aux projets architecturaux.

A Lyon, le festival Lyon City demain cherche à imaginer la ville de demain. Depuis 2013, le festival propose à des collectifs de designers, d’architectes et d’urbanisme d’expérimenter des installations permettant d’améliorer le mieux-vivre et la qualité d’usage en ville. Ainsi, le temps du festival, des habitants, usagers des espaces, sont invités à venir tester des installations, échanger et proposer des améliorations. Ce festival a pour particularité de proposer chaque année, un nouveau terrain d’expérimentations dans différents quartiers de Lyon, avec pour chacun leurs propres particularités et besoins. C’est donc à partir du festival que les futurs usages, créateurs de liens sociaux, sont pensés, puisque ces prototypes sont ensuite améliorés dans le but de les pérenniser et de fabriquer une ville prônant le bien-être !

Les festivals dédiés à la musique, aux arts, et à l’architecture, ont tous un point commun : une créativité collective qui parvient à fabriquer des univers et synergies souvent bien plus riches et vectrices d’échanges que celles fabriqués par la ville. Mais alors on peut se demander comment faire perdurer cette intelligence collective ? Cette créativité festivalière, moins régie par des normes et des codes, est-elle finalement duplicable à des contextes pérennes et déjà bâtis ? Le travail collaboratif pourrait être un bon point de départ pour imaginer le devenir de la ville demain, où chacun contribue à la création pour l’apport de ses connaissances et de ses techniques comme cela se fait dans les festivals. Une chose est sûre, les festivals doivent continuer à initier et propulser des idées ingénieuses, au service d’une ville plus humaine et plus vivante.

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