Les dark stores, symbole d’une ville à distance ? - Demain la ville

Les dark stores, symbole d’une ville à distance ?

31 Août 2021 | Lecture 4 min

Des magasins sans clients, des restaurants sans tables, le phénomène des dark stores et des dark kitchens prend de l’ampleur en ville dense. À la recherche d’économies de gestion et répondant à une attente de plus en plus grandissante de services à domicile, ces espaces de stockage dédiés à la livraison ne sont-ils pas le début d’un détachement progressif à l’espace public ? Sommes-nous en train de créer une ville à distance ?

Les dark stores sont-ils le futur du commerce ?

Si vous vivez dans une ville dense, il vous est peut-être arrivé de commander à l’aide d’une application mobile un panier de courses, notamment lors du couvre-feu ou du confinement. Mais vous êtes-vous déjà demandé d’où venait le livreur que vous avez rapidement salué dans le hall de votre immeuble ? Possiblement d’un dark store, autrement dit d’un magasin ou entrepôt “fantôme” dans la langue de Molière.

Rien de surnaturel dans ce terme, puisqu’il s’agit simplement de magasins en apparence traditionnels car agencés en rayons, dans lesquels les livreurs ont la possibilité de naviguer pour récupérer des produits utiles à la vie quotidienne, qu’ils soient hygiéniques ou alimentaires. On les différencie des magasins drive où les employés sont chargés de récupérer des produits dans des cartons encore sur palettes. Donc contrairement à nos supermarchés de proximité, ces dark stores ne sont pas accessibles à tous, étant relativement cachés et en retrait de l’espace public. En effet, ils sont uniquement destinés à la vente par livraison, en boom ces dix dernières années et d’autant plus répandus suite aux restrictions sanitaires de ces seize derniers mois. Un modèle assez proche des dark kitchens, un sujet déjà exploré dans le cadre d’une vidéo de Fenêtre sur la ville, publiée il y a quelques semaines.

Phénomène auparavant relativement peu présent en France, à l’inverse de l’Espagne ou des Etats-Unis qui se sont déjà lancés dans l’aventure, on assiste ces derniers mois à une croissance exponentielle de ces nouveaux entrepôts-magasins, avec l’arrivée de nouveaux acteurs sur le marché. Cajoo, Flink, Dija, Gorillas, Weezy, Getir, Frichti, Kol : plus un mois ne passe sans que l’on n’entende parler d’une nouvelle entreprise spécialisée dans la livraison de ces courses disponibles en moins d’un quart d’heure. Des entreprises issues de différents pays qui intéressent les investisseurs, puisque les français de Cajoo ont par exemple réussi à lever six millions d’euros en ce début d’année.

Le principe est souvent le même, les entreprises achètent leurs produits directement auprès des marques ou auprès de grossistes à des prix avantageux, ce qui leur permet d’assurer leur marge en se passant d’intermédiaires. Ces entreprises louent également leurs propres entrepôts et utilisent leurs propres livreurs et de cette manière, maîtrisent donc toute la chaîne. Mais cette rentabilité ne peut être atteinte que dans les villes ultra-denses où suffisamment de clients passent commande dans un rayon d’environ un kilomètre autour du dark store, rendant ainsi possibles livraisons à vélo en temps et en heure.

Reportage: Dans les coulisses d’un « Dark store », ces magasins exclusivement dédiés à la livraison

Certains dark stores permettent également d’exploiter de très grandes surfaces, à l’instar de l’ancienne gare des Gobelins dans le 13ème arrondissement de la capitale. En effet, vu sa localisation sous la dalle des Olympiades, cet espace n’a pas su trouver une autre fonction jusqu’à présent. Plusieurs enseignes cohabitent dans ce gigantesque entrepôt fantôme, qui travaillent toutes avec le géant de la livraison Amazon. Les dark stores ne sont donc pas l’apanage de nouvelles start-ups mais constituent un vaste champ concurrentiel.

En plus de permettre d’exploiter des espaces délaissés, cette pratique pourrait également aider à la décongestion des centre-villes. C’est en tout cas, le modèle d’une politique portée par la ville de Nancy. En effet, pour rendre le centre-ville totalement piéton de 19h30 à 2h en semaine ainsi que tout le weekend, la ville fait appel à des coursiers indépendants à vélo, dans le but de livrer aux habitants les courses qu’ils auraient récupéré avec leur voiture en temps normal.

Les dark stores, symbole de l’anti-urbanité ?

Si ces dark stores semblent correspondre à une demande forte et croissante de la part des citadins des grandes villes denses, sont-ils pour autant un véritable avantage pour nos villes ? Contribuent-ils à leur urbanité ? Une des premières conséquences visibles de leur développement se trouve dans les nuisances qu’ils provoquent au sein de l’espace public. On pense ici à la présence de plus en plus importante de livreurs en ville et des solutions censées répondre au “dernier kilomètre”. Ces livraisons qui s’effectuent à vélo mais aussi de plus en plus en scooter sont à l’origine de nombreuses nuisances mais aussi d’accidents, comme c’est régulièrement rapporté dans la presse et dénoncé par des collectifs de livreurs. De plus, celles qui sont encore effectuées à vélo peuvent aussi empiéter sur l’accès de ces mêmes vélos pour les autres cyclistes, comme on le voit à Paris avec des vélib accaparés par des livreurs.

Il ne s’agit pas ici d’accuser les livreurs de mauvaises pratiques, ces derniers ayant besoin de ces vélos pour pouvoir remplir leurs missions, mais plutôt de questionner l’impact du développement de ces nouvelles entreprises et de fait leur responsabilité. Les conditions de travail dans les dark stores posent également question. Contrairement à des employés traditionnels d’un supermarché qui peuvent bénéficier de contacts humains et sociaux avec leurs clients, les employés d’entrepôts fantômes sont relativement cachés, sans “fenêtre sur la ville”. Va-t-on vers une invisibilisation du travail essentiel à nos vies urbaines ? De plus, alors que la plupart de ces nouvelles entreprises cherchent à offrir des bonnes conditions à leurs employés, certains travailleurs sans-papiers ont engagé récemment engagé des procédures contre leurs employeurs.

La librairie Gibert Jeune du quartier Saint-Michel, 5ème arrondissement de Paris ©ActuaLitté via Flickr

La librairie Gibert Jeune du quartier Saint-Michel, 5ème arrondissement de Paris ©ActuaLitté via Flickr

À une autre échelle, le développement des dark stores tels qu’ils existent, pose également la question de l’esthétique de nos rues. En effet, si la plupart des commerces contribuent à l’ambiance d’un quartier par leurs enseignes et leurs vitrines, les dark stores se distinguent par leurs fenêtres opaques et leur volonté de ne pas pouvoir être localisés, comme l’explique par exemple le hub manager d’un entrepôt Cajoo de Lyon. Bien qu’il n’y ait que peu de chances pour que l’on se dirige vers des rues sans aucune identité, le développement de la plateformisation de l’activité commerciale a déjà contribué à faire des “victimes”. Le sociologue Vincent CHABAULT, auteur de l’ouvrage Eloge du magasin. Contre l’amazonisation, présentait, dans une tribune récente, l’un des exemples les plus représentatifs de ce phénomène, à savoir la disparition du célèbre Gibert Jeune parisien de Saint-Michel.

Les commerces contribuent à l’identité des quartiers dans lesquels ils sont implantés, comme l’a parfaitement démontré l’anthropologue Emmanuelle LALLEMENT dans La Ville Marchande, une étude réalisée sur l’autre rive de la Seine, à Barbès. Cette étude montre comment l’urbanité spécifique du quartier et sa sociabilité sont avant tout basées sur la marchandise, notamment à travers la manière dont sont exposés les objets, en vrac et accumulés. Dans l’ouvrage, l’auteure étudie particulièrement le cas de l’emblématique magasin Tati, connu pour son cosmopolitisme, qui “[met] en présence des individus qui, ailleurs dans la ville, ne se seraient pas rencontrés, [parce qu’ils] ont en commun le fait même d’acheter à bas prix, et au-delà de leurs différences sociales et culturelles, de vivre ce type d’expérience sociale.

On comprend alors l’importance de l’implantation dans l’espace public de ces espaces commerciaux. Cependant, plus que les grands magasins qui ont pignon sur rue, ce sont les petits commerces qui semblent le plus menacés par le développement de la plateformisation et des dark stores. La SEMAEST, société d’économie mixte de la ville de Paris, a justement identifié plusieurs externalités positives à ces commerces, qui nous donnent encore plus d’arguments pour les soutenir. Par “externalités” la SEMAEST désigne les effets externes produits par l’activité d’un agent économique, positifs comme négatifs, et qui ne sont pas pris en compte dans le calcul économique. Dans le cadre des commerces locaux, la SEMAEST a donc identifié cinq externalités positives qui recouvrent autant de domaines : l’attractivité, le lien social, le climat, le bien-être et la sécurité.

Des modèles alternatifs à la ville à distance

Une autre conséquence du développement des dark stores est le développement d’une ville à distance, seulement vécue depuis chez soi. Alors que de plus en plus de services sont aujourd’hui accessibles directement depuis le domicile, du cinéma à la restauration, on peut se demander si le logement est en train de devenir un prolongement de la ville, ou s’il est en passe de s’en séparer complètement. Les confinements et les couvre-feux que les français ont vécu ces derniers mois ont mené à un double mouvement, avec d’un côté une envie de démobilité et de l’autre une demande de commerces de proximité et de circuits courts. Les nouveaux acteurs issus de ces nouveaux modèles “dark” répondent à cette première demande, mais aussi en quelque sorte à la tendance de la ville du quart d’heure, en tout cas d’un point de vue fonctionnel plutôt que social. Puisque plutôt que de permettre aux citadins d’accéder à tous les services essentiels en moins de quinze minutes, ce sont ces derniers qui viennent jusqu’à chez eux.

Depuis quelques mois, la question des rythmes urbains est plus que jamais au centre de l’actualité, avec la thématique de l’apaisement des espaces urbains au cœur d’un grand nombre de projets. Alors que certaines grandes villes cherchent à favoriser une ville plus slow, la croissance exponentielle des dark stores exige le développement d’outils de régulation, afin de ne pas se retrouver devant le fait accompli sans aucun levier d’action.

Afin de favoriser l’implantation des commerces de proximité, il peut être pertinent de mettre en avant les externalités positives qui y sont associées, plutôt que de se focaliser sur la seule rentabilité économique immédiate. Plusieurs acteurs se sont engagés dans cette voie, notamment en exploitant les rez-de-chaussée vacants à l’instar de Base Commune qui souhaite faire de nos rez-de-chaussée les “communs du quartier” ou du GIE Paris Commerces, qui accompagnent des nouveaux formats de commerces hybrides.

Vidéo Youtube de la chaîneIci Bientot

À Saint-Etienne, le projet Ici-Bientôt lancé par l’association Carton Plein cherche également à agir sur les rez-de-chaussée d’immeubles au niveau d’un petit mais très important axe : la rue de la ville. Celle-ci fait lien entre le centre-ville et le quartier populaire de Tarentaize-Beaubrun, qui avait notamment donné lieu à un article présentant la ville comme “capitale des taudis”, ce qui avait fortement fait réagir les Stéphanois. L’association a donc fait tout un travail de recherche et de rencontres dans le but d’ activer les rez-de-chaussée un à un, afin d’insuffler de la vie dans la rue. Les habitants et usagers du quartier ont même été invités à imaginer ce qui pourrait être implanté dans chaque cellule, rêvant donc en quelque sorte à leur rue idéale dans une démarche participative.

L’avènement soudain des dark stores nous interroge donc sur la ville que nous souhaitons, et sur la place et le rôle des commerces dans celle-ci. Doivent-ils être seulement pensés en termes de rentabilité et d’exploitation optimale des espaces disponibles ?  Ou au contraire, les acteurs de la fabrique urbaine ne devraient-ils penser à l’intégration de ces différents types de commerces afin d’en maximiser les externalités positives ? Encore une fois, tout dépend de la ville que l’on souhaite…

LDV Studio Urbain
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