Les Chinatowns, une espèce urbaine en voie de disparition ?

photographie d un portail chinatown ville
28 Mar 2019

Durant le premier trimestre de chaque année, on fête le Nouvel An lunaire, célébré par différentes populations d’Extrême-Orient. Et si les festivités liées à ce que l’on appelle communément – à tort[1] – le Nouvel An chinois sont célébrées partout dans le monde et pas strictement en Asie, c’est entre autres grâce aux Chinatowns, présents partout dans le monde. Pourquoi ces quartiers ont-ils essaimé de la sorte aux quatre coins du globe ? Quels sont leurs différentes typologies ? Et quel avenir se dessine pour les Chinatowns à l’heure de la gentrification ? C’est le sujet du jour, et nous essaierons au mieux de répondre à ces différents questionnements.

 

photographie d un portail chinatown ville

Bienvenue au coeur de Chinatown – Crédits rocor sur Flickr

 

Du quartier chinois au Chinatown

Avant les Chinatowns, il y avait les quartiers chinois. A savoir : des quartiers communautaires accueillant les immigrés chinois. Ces migrants, souvent originaires du sud de la Chine, partent à partir du XIXe siècle vers l’Asie du sud-est, les autres pays d’Extrême-Orient et l’Amérique du Nord. Plus tard, dans le courant du XXe siècle, ils embarquent également vers l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Afrique australe. Ces migrations sont avant tout économiques : les Chinois d’Indonésie, des Philippines, du Japon, de Thaïlande ou de Malaisie s’implantent dans ces pays pour faire du commerce ; ceux qui partent vers l’Amérique, l’Europe ou l’Afrique arrivent en tant que main d’oeuvre bon marché, facilement exploitable, à qui on a fait miroiter richesse et opportunités[1].

Ces premiers quartiers chinois sont très similaires aux autres quartiers ouvriers, à ceci près que leur démographie est essentiellement asiatique. D’un point de vue urbanistique ou architectural, rien ne permet de les distinguer. On les trouve tant à Yokohama qu’à San Francisco, Londres ou Singapour. Et à l’instar des quartiers ouvriers de la “Belle Epoque”, les quartiers chinois sont des espaces interlopes, connaissant une violence et une criminalité galopantes, couplées à de l’insalubrité.

 

photographie de chinatown la nuit

Parfum de vintage sur Chinatown – Crédits Thomas Hawk sur Flickr

 

La mutation en Chinatowns a lieu progressivement au long du XXe siècle, quand les autres populations des villes où se situent ces quartiers chinois les identifient et les associent aux migrants chinois, avec tous les préjugés et fantasmes qui peuvent les accompagner. Aux Etats-Unis et en particulier à San Francisco, là où vit la plus importante communauté chinoise d’Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle, le Chinatown existe parce qu’il est peuplé de “Chinamen” qui y jouent, fument de l’opium ou prostituent leurs femmes. La différenciation par la sinité se fait via le regard – raciste – des autres, qui viennent alors à Chinatown pour se divertir et y trouver des plaisirs illicites.

L’évolution des Chinatowns en un concept plus positif a lieu bien plus tard, dans les années 1970-1980, quand leurs habitants s’emparent de la notion. Des restaurants chinois et asiatiques y ouvrent. Des enseignes de néon écrites en idéogrammes illuminent les allées. Une architecture un peu cliché s’y intègre, avec des toits ouvragés, des statues de lion ou des simili-pagodes. Des spectacles de rue traditionnels – au premier rang desquels on trouve la célébration du Nouvel An Lunaire – attirent les curieux, tout en célébrant les cultures asiatiques. A partir de ce moment, le Chinatown devient un enjeu touristique, qui va intéresser les municipalités, et entraîner des travaux de réaménagement territorial. Cela se traduit par la construction de grands portails, marqueurs des différentes entrées dans le quartier, par des politiques d’assainissement et de mise aux normes ou encore par des campagnes de promotion publiques.

 

Des Chinatowns de par le monde

Ces caractéristiques sont très générales. Car dans leurs multiplicités, les différents Chinatowns du monde ont évidemment des particularités propres, liées à l’histoire des communautés chinoises expatriées dans leur pays d’accueil, les causes des différentes migrations, ainsi que leurs époques.

Les plus anciens Chinatowns sont localisés dans l’immédiate aire d’influence culturelle des différentes incarnations de la Chine : en Asie Centrale et Asie Pacifique. Les populations chinoises de Mongolie, de Corée et du Japon étaient d’abord à la recherche d’opportunités économiques, mais aussi politiques. En maintenant une importante communauté chinoise dans ces pays, la Chine pose une continuité avec ce qui a été l’Empire du Milieu, avec de nombreux états tributaires. Aujourd’hui, les Chinatowns japonais de Yokohama et Nagasaki ont à peu près le même statut que leurs pendants américains : des lieux touristiques où s’expriment la sinité.

photographie des toits de chinatown

Chercher la sinoville dans la verticalité singapourienne – Crédits Ruiwen Chua sur Flickr

 

La donne est un peu différente en Asie du sud-est, dans la mesure où, si l’implantation de communautés chinoises est aussi ancienne que dans les autres régions d’Asie, elle a un objectif originel tout autre. Conscient de l’important potentiel commercial de l’espace indomalais, des migrants chinois s’y sont implantés, y établissant différentes sociétés d’exploitation et de commerce des marchandises profitables produites sur place : épices, bois rares, pierres et métaux précieux. Les importantes communautés chinoises de Singapour, Kuala Lumpur, Bangkok ou Jakarta forment aujourd’hui une aristocratie tant économique que politique.

Comme expliqué plus haut, les migrations chinoises et l’installation de Chinatowns en Amérique, en Europe et dans une moindre mesure en Afrique et en Océanie, sont motivées par la précarité. Cependant, toutes ces migrations n’ont pas eu lieu en même temps. Si l’Amérique du Nord fait figure de précurseuse à partir de la moitié du XIXe siècle, les migrations chinoises de masse hors d’Asie se sont surtout intensifiées au XXe siècle. Si elles sont souvent motivées par des besoins de main d’oeuvre dans les pays d’accueil (Pérou, Brésil, Afrique du Sud, France, Australie…), elles peuvent aussi être provoquées par la précarité économique et politique[2], notamment à partir des années 1970[3].

 

Des quartiers en péril ?

Espaces historiques, touristiques même, les Chinatowns, nous l’avons vu, ont connu différentes évolutions. Cependant, la nouvelle lame de fond urbanistique traversant les Chinatowns du monde pourrait signer la disparition progressive de ces quartiers. Il s’agit bien évidemment du processus de gentrification, entraînée par une hausse du prix du sol un peu partout dans le monde. Les nouveaux propriétaires ne pouvant s’offrir d’appartement dans les quartiers déjà bien établis, ils se rabattent sur les quartiers plus populaires, moins bien vus. Les Chinatowns appartiennent à cette deuxième catégorie.

photographie d une rue de chinatown

Bye Bye Chinatown ? – Crédits Andra Mihali sur Flickr

 

Ainsi, depuis une quinzaine d’années, les Chinatowns nord-américains sont de plus en plus réinvestis par les classes moyennes blanches qui avaient déserté le centre cinquante ans auparavant. Un cercle vicieux se met alors en place, dont les premières victimes sont les habitants d’origine : de nouveaux propriétaires et locataires s’installent dans les Chinatowns, attirés par les prix modérés et l’identité du quartier ; les promoteurs les suivent bien rapidement, rachètent immeubles et commerces pour les détruire, reconstruire en plus grand, plus spacieux et plus moderne ; ils vendent et/ou louent ces nouveaux espaces bien plus cher que les prix d’avant transformation, excluant de fait les personnes aux revenus les plus modestes. Or, dans de nombreux cas encore, les Chinatowns servent de point de départ pour de nombreux immigrés d’origine asiatique : dans ces quartiers, non seulement ils trouvent une communauté qui pourra faciliter leur intégration au mode de vie du pays d’accueil, mais aussi des logements et des commerces à prix modérés. En balayant cette problématique d’un revers de la main, les acteurs de la gentrification tuent à petit feu ce qui faisait l’identité de ces quartiers : les communautés asiatiques. Et si le cas n’est pas propre aux quartiers chinois mais bien à tous les quartiers populaires des grandes villes intra-muros, la situation ennuie les municipalités qui voient toujours les Chinatowns comme des pôles d’attraction touristique. Si des mesures commencent à être prises par les entités publiques, elles restent bien maigres face à l’appât du gain.

Cette gentrification galopante touche pour l’instant essentiellement l’Amérique du Nord, et est depuis bien longtemps achevée au Japon[4]. Mais le reste du monde non asiatique n’est pas à l’abri de ce phénomène. Londres semble déjà montrer des signes de désinisation de son principal quartier chinois… In fine, les populations déplacées trouveront de nouveaux endroits où vivre – généralement en périphérie des villes[5]. Mais ces nouveaux espaces n’auront pas la même histoire que les Chinatowns historiques.

 

[1] Ce destin particulièrement cruel s’illustre parfaitement avec l’exemple états-unien : après l’abolition de l’esclavage, et alors que le pays est en plein boom industriel et connaît la ruée vers l’or, les besoins en main d’oeuvre bon marché étaient cruciaux. De nombreux asiatiques – en particulier des Chinois de la province de Guangdong – migrent en Californie, certains pour échapper à la répression des Qing, d’autres parce que des promoteurs américains leur ont peint un tableau idyllique des Etats-Unis. Ces ouvriers chinois participent à la construction de la première ligne ferroviaire transcontinentale. Alors que les vagues d’immigration chinoise continuent, le Congrès vote en 1882 le Chinese Exclusion Act, permettant au gouvernement de suspendre cette immigration et d’interdire la citoyenneté américaine aux asiatiques vivant aux Etats-Unis.

[2] Fin de la guerre du Vietnam, répression politique chinoise, isolement de Taiwan, rétrocession de Hong-Kong à la Chine sont parmi les principales raisons de ces vagues de migrations politiques.

[3] Le plus important Chinatown de France, dans le 13e arrondissement de Paris, naît à cette époque. Il est le fruit d’une vague migratoire qui n’a pas été anticipée par la France, conjointement à l’établissement de grands ensembles – notamment la dalle des Olympiades – construits à l’époque sans qu’il n’y ait de demande véritable. Cette conjoncture a permis l’émergence d’un Chinatown que personne n’avait vu venir a priori. L’historien Pascal Blanchard va même plus loin en affirmant que ce Chinatown est une création de l’incompétence des services urbanistiques de la Ville de Paris de l’époque.

[4] Les Chinatowns de Yokohama, Kobe et Nagasaki sont complètement intégrés aux autres quartiers de ces villes. Si quelques commerces et restaurants chinois subsistent, ces quartiers n’ont plus de chinois que le nom.

[5] C’est le cas de Flushing, dans le Queens à New York, qui récupère peu à peu le titre de Chinatown (par rapport à celui de Manhattan. C’est aussi le cas d’Aubervilliers ou de Bussy-Saint-Georges en banlieue parisienne.

[1] Le Nouvel An Lunaire célébré dans le cadre du calendrier luni-solaire traditionnel dit “chinois” est célébré certes en Chine, mais aussi en Corée, au Vietnam, en Mongolie… Le restreindre strictement à la Chine est erroné.

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