Le tortueux périple des e-déchets

Déchets électroniques sur le sol à Agbogbloshie au Ghana
30 Juil 2019

Des ordinateurs par millions. On ne jure que par eux jusqu’à un beau jour où ils ne servent plus. Alors seulement commence leur périple. D’un bureau à la Défense jusqu’au Ghana, que deviennent nos équipements électroniques ?

Déchets électroniques sur le sol à Agbogbloshie au Ghana

Déchets électroniques sur le sol à Agbogbloshie au Ghana © Muntaka Chasant Wikipédia

EEE ou DEEE ?

C’est le bug de trop. Ou alors un bouton cassé, un pixel mort, une promotion alléchante… Toutes les raisons sont bonnes quand on veut changer d’ordinateur ou d’un de ces appareils que le jargon législatif appelle un équipement électrique et électronique (EEE). Ce sont les smartphones, téléviseurs, sèche-cheveux, fours micro-ondes, réfrigérateurs, machines à laver. La liste est longue.

La décision d’acheter un appareil va de fait créer un déchet : votre ancien appareil. Celui-ci verra automatiquement son acronyme législatif augmenté d’une lettre : il deviendra un déchet d’équipement électrique et électronique (DEEE). Il contribuera au passage à la cohorte des 21,3 kg de déchets électriques générés en moyenne par français (chiffre de 2016) et aux 50 millions de tonnes produites dans le monde chaque année.

Une retraite au soleil

Plusieurs scénarios s’offrent à vous. Premier scénario, vous êtes sentimental, vous gardez le DEEE près de vous. C’est bien sûr la meilleure solution, votre DEEE profitera du confort d’un placard ou d’une cave pendant de longues années. Malheureusement la situation ne peut durer indéfiniment, reportez-vous aux scénarios suivants.

Deuxième scénario, vous êtes prévenant, vous rapportez le DEEE soit à votre vendeur qui doit le récupérer gratuitement, soit à un organisme spécialisé dans le reconditionnement ou dans le recyclage. Impressionnant, les enjeux environnementaux contemporains ne semblent pas avoir de secrets pour vous. Le DEEE sera testé, réparé si cela est possible, ou démantelé afin que les différents composants soient recyclés correctement. 80% des déchets ainsi collectés sont traités chaque année selon l’Ademe.

Enfin, troisième scénario, vous êtes joueur. Vous jetez le DEEE à la poubelle comme n’importe quel autre déchet. Bravo ! Grâce à vous, le DEEE s’apprête à vivre des péripéties surprenantes qui l’emmèneront peut-être en Chine ou au Ghana.

Les nouveaux chiffonniers

En 2016, 45% des DEEE étaient collectés par la filière officielle en France. Si ce chiffre est en progression régulière, il laisse encore une bonne proportion des e-déchets échapper au circuit. Si vous travaillez à La Défense, il est possible que votre ordinateur soit trouvé dans une benne par un sans abri qui l’utilisera pour apprendre la cuisine ou regarder des films en streaming, à en croire cet article de Streetpress.

De la même manière, si vous vous appelez Mark Zuckerberg, que vous vivez dans les riches quartiers de San Francisco et que vous êtes le patron de Facebook, sachez qu’un certain Jake Orta fouille régulièrement vos poubelles à la recherche de vos caprices. Rendu célèbre par un reportage du New York Times, ce vétéran de l’armée américaine récupère ce qu’il peut dans les poubelles de son quartier pour les revendre. Il revendiquait notamment avoir trouvé un sèche-cheveux, une machine à café et un aspirateur en état de marche dans les poubelles de Mark Zuckerberg. Ce sont tous les trois des DEEE, ou encore mieux, des WEEE en anglais.

Les déchets ont toujours alimenté une économie parallèle informelle. Les glaneurs, biffins et autres chiffonniers sillonnent la ville depuis des lustres à la recherche de déchets utiles. Ils récupèrent, réparent et recyclent les matériaux. Depuis 2008, un congrès mondial fédère même un réseau d’organisations locales de récupérateurs dans le monde.

Déchets de villes, villes de déchets

Sauf qu’aujourd’hui la toxicité des appareils électroniques compliquent les choses. Le recyclage est devenu trop coûteux et des entreprises peu scrupuleuses, pourtant chargées de la collecte et du traitement des DEEE, exportent ceux-ci à l’étranger. Des trafics s’organisent entre les pays producteurs de déchets électroniques et les pays peu regardants des droits du travail et de la protection de l’environnement. Naissent alors des déchetteries à ciel ouvert, des quartiers entiers dédiés au tri des matériaux. C’est le cas à Lagos, au Nigeria, à Accra au Ghana ou à Guiyu en Chine qui sont réputés pour être les plus grands pôles informels de tri des DEEE au monde. Evidemment ce sont aussi les plus pollués.

À Agbogbloshie, des hommes font des boules de câbles puis les brûlent pour récupérer le cuivre à l'intérieur

À Agbogbloshie, des hommes font des boules de câbles puis les brûlent pour récupérer le cuivre à l’intérieur © Muntaka Chasant Wikipédia

Agbogbloshie est un quartier d’Accra où transitent près de 40 000 tonnes d’e-déchets par an. Des milliers de ghanéens y travaillent dans des conditions déplorables pour quelques dollars la journée. Selon l’ONG suisse Greencross et l’institut américain Blacksmith, le site est plus pollué que Tchernobyl. En effet le sol, l’air et l’eau sont lourdement contaminés par des éléments toxiques contenus dans les DEEE (le mercure des écrans, les fluides frigorigènes, le plomb, le cadmium, les retardateurs de flamme bromés…).

Nigerian connection

Plusieurs reportages et documentaires ont été réalisés sur ces fournaises à ciel ouvert qui sont de plus en plus scrutées à mesure que la quantité mondiale de déchets électriques produits augmente. En 2017, une enquête de l’Université des Nations Unies révélait un vaste trafic d’appareils électriques à destination de Lagos. Elle démontrait comment l’Europe se débarrassait de déchets électriques toxiques (dont le transfert vers l’extérieur de l’OCDE est interdit par la convention de Bâle) en profitant des faibles contrôles douaniers. Vous aviez choisi le scénario 2 plutôt que le 3 ? Il n’est donc pas impossible que votre appareil finissent quand même dans une déchetterie à ciel ouvert en Chine.

Deux architectes ont lancé un makerspace dans la déchetterie d'Agbogbloshie - Agbogbloshie Makerspace Platform Flickr

Deux architectes ont lancé un makerspace dans la déchetterie d’Agbogbloshie © Agbogbloshie Makerspace Platform Flickr

Le secteur professionnel est évidemment concerné lui aussi. Pourquoi ne pas donner plusieurs vies aux milliers d’ordinateurs et aux machines à café utilisés dans les bureaux ? C’est également le cas pour l’industrie, notamment dans le secteur du bâtiment qui n’est pas encore rodé en matière de réemploi comme nous en parlions dans cet article. Que deviennent les équipements comme les détecteurs de fumée, les panneaux photovoltaïques ou les climatiseurs ? La loi promeut la logistique inversée, c’est à dire que la responsabilité de la fin de vie d’un appareil pèse sur son producteur et non pas sur son utilisateur. Difficile d’en évaluer l’efficacité pour l’instant.

En attendant que les filières de collecte et de traitement se consolident, que l’obsolescence programmée soit véritablement remise en question, et que la logistique inversée s’impose… il est toujours possible de moins consommer.

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