Le pub, modèle d’un lieu social réussi ?

Le “Ye Olde Fighting Cocks”, pub réputé comme le plus vieux pub d’Angleterre. (photo libre de droit)
23 Avr 2019

Symbole d’un mode de vie anglosaxon, le pub est un lieu multiculturel accessible à tous où il est bon de se retrouver à toute heure de la journée. Espace convivial, où toute la ville se retrouve pour différentes raisons et activités, en quoi le pub est un lieu réussi ? En pleine transformation, le devenir des pubs nous a questionné et poussé à creuser le sujet. Quelle est son histoire ? A-t-il des équivalents français ? Les tiers-lieux et les nouveaux cafés hybrides (cafés vélos, cafés-boutiques) sont-ils finalement le nouveau pub ?

pub

Pub. Source : unsplash

Avec plus de 53 000 pubs recensés en Angleterre en 2018, contre 35 000 bistrots (en 2014 d’après l’INSEE) en France, avec pourtant une surface deux fois plus grande, le pub est une véritable institution chez les british. Ancrés sur l’ensemble du territoire, les pubs ont un rôle important dans les sociabilités des anglais depuis plus de 1000 ans. Ce modèle qui perdure nous pose question. Alors que nos modes de vie évoluent, et que le temps alloué à la détente diminue, qu’est-ce qui fait que cette institution soit toujours autant appréciée des anglo-saxons ? Et en France, y-a-t-il des lieux qui fédèrent autant les populations ? Comment pouvons-nous nous inspirer de ce modèle anglais pour réfléchir à des lieux de sociabilité mixtes ?

Le pub, le lieu ancestral de la sociabilité anglaise

L’histoire des pubs est intimement liée à celle de l’Angleterre. Sous l’empire romain, les premiers lieux de consommation d’alcool apparaissent sous le nom de tabernae. Au IXème siècle, alors que les vikings envahissent le territoire, les anglais découvrent leur boisson traditionnelle, la öl une boisson fortifiante à base d’orge. Appréciant le goût, ils se mettent alors à la fabriquer, et ouvrent alors des Ale houses, lieux où l’on déguste les ales (mauvaise traduction de öl et qui désigne de manière générique les bières de fermentation haute). C’est en 1393, sous le règne du roi de Richard II que les Ale houses sont renommées pubs (diminutif de public house), et qu’elles prennent leurs lettres de noblesses.

Avec l’accroissement spectaculaire du nombre de pubs (notamment clandestins) dans les rues du pays, le roi met alors en place une loi les obligeant à installer au dessus de la porte d’entrée un signe distinctif. Accrochés à l’entrée, une pièce de bois, un bâton ou une branche d’arbre, deviennent peu à peu de véritables œuvres car chacun cherche à se distinguer. Aujourd’hui, ces panneaux sont encore visibles à l’entrée des pubs, avec leurs noms inscrits dessus, et en font leur renommée.

Le “Ye Olde Fighting Cocks”, pub réputé comme le plus vieux pub d’Angleterre. (photo libre de droit)

Le “Ye Olde Fighting Cocks”, pub réputé comme le plus vieux pub d’Angleterre. (photo libre de droit)

L’apparition des pubs dans la littérature est également révélatrice de l’importance du pub dans la culture d’outre-manche. La plus ancienne publication remonte au XIème siècle, où le pub Old fighting cocks est cité. Les pubs apparaissent également dans de nombreux ouvrages, comme Les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer, qui représente un échantillon de la société anglaise du XIVème siècle regroupé dans un pub londonien, ou encore dans les oeuvres de William Shakespeare ou même Charles Dickens…

De nos jours, les pubs restent encore fortement appréciés des anglais. Réputés comme “de gros buveurs de bière”, avec 100L consommés en moyenne par année (dont 80 % dans un pub), ils s’y retrouvent pour y déguster de nombreux types de bières et cidres locaux (lager, ale, bitter, stout…). Traditionnellement, on s’y rend après le travail de 17h à 19h pour boire, jouer aux fléchettes et au billard, et bavarder avec tous types de personnes. Même si initialement on y proposait que de l’alcool, les pubs servent désormais une cuisine simple et robuste dans une ambiance chaleureuse et familiale, souvent animée.

Les pubs, comme beaucoup de lieux de consommation d’alcool, sont longtemps restés des lieux où la fréquentation féminine n’était pas désirée. De nombreux tenanciers de pubs refusaient de servir des bières aux femmes, qu’ils jugeaient être des boissons réservées aux hommes, bien que traditionnellement ce soit les femmes qui étaient chargées de leur fabrication. Dans les années 1970, plusieurs actions sont menées dans le but de faire évoluer cette situation En Irlande, les membres de l’Irishwomen United (mouvement féministe irlandais) mettent en place des stratagèmes obligeant les patrons à leur servir des pintes de bières : en arrivant en grand nombre dans les pubs, elles commandent chacune une boisson et refusent de la payer tant que le patron ne veut pas leur servir une pinte de bière. Les pubs les plus sexistes sont également répertoriés et boycottés. Aujourd’hui, grâce au combat de certaines, les femmes ont pleinement leur place au sein de ces institutions.

Un modèle qui tend à se ré-inventer

Pourtant, le pub est en voie de disparition. Depuis une quinzaine d’années, le nombre d’entre eux mettant la clé sous la porte a fortement augmenté. À Londres, en 2016 on  dénombrait 3 615 pubs, alors qu’ils étaient 4 835 dix ans auparavant. Qu’est-ce qui explique donc que les pubs n’arrivent plus à autant attirer les foules ? Les anglais changent tout simplement de façon de vivre. Premièrement, ils boivent moins : en 2003, un adulte consommait en moyenne 218 pintes de bières par an, alors qu’en 2011, il n’en buvait plus que 152, soit un tiers de moins. Cette baisse peut s’expliquer par l’augmentation des préoccupations pour la santé, mais également du vieillissement global de la population. La législation anglaise a également un rôle dans la désertification des pubs : avec d’abord la loi antitabac de 2006 interdisant de fumer dans les lieux publics, mais aussi le renforcement des lois sur la conduite en état d’ébriété qui ont fortement impacté la fréquentation des établissements servant de l’alcool, et enfin l’augmentation des prix des boissons, pour lutter contre une concurrence de plus en plus forte, qui a éloigné les populations les plus précaires de ces lieux.

Pour pallier à la diminution de la fréquentation, les pubs ont cherché à ré-inventer leur modèle. Constatant que la population est toujours désireuse de se rendre dans les pubs, non plus pour boire mais pour manger, certains gérants ont donc choisi de miser sur une cuisine de qualité pour attirer des clients. En embauchant des chefs compétents, la cuisine traditionnelle servie dans les pubs s’est peu à peu transformée, et participe désormais à la renommée des lieux. Depuis 1998, le Guide Michelin a même commencé à introduire les pubs dans son fameux guide, et désormais la “gastropub” a été récompensée. Ainsi, actuellement 14 d’entre-eux se sont vus attribuer une étoile par cette institution. Le Hand and Flowers, à Marlow, dans le Buckinghamshire, en a même deux depuis 2012.

Parfois, ce sont même les habitants qui se mobilisent pour contrer la fermeture des pubs. En milieu rural, les pubs subissent d’autant plus les difficultés liées à la baisse de fréquentation. Pourtant, ce sont bien souvent les seuls lieux de socialisation dans les villages. A environ 150 kilomètres au nord-est de Londres, les habitants de Somersham dans le Suffolk, se sont donc mobilisés pour lutter contre la fermeture du dernier pub présent dans le village. Lors du départ à la retraite de ses propriétaires en 2014, le Duke of Marlborough, pourtant ouvert depuis plus de 500 ans, n’a pas trouvé de repreneurs et a dû fermer ses portes.

La bâtisse et l’activité du Duke of Marlborough date du XV ème siècle

La bâtisse et l’activité du Duke of Marlborough date du XV ème siècle – ©Bikeboy sur geograph.org.uk

Inquiets de voir ce patrimoine disparaître de leur village, les habitants ont alors décidé de se mobiliser et de lancer un financement participatif pour racheter collectivement l’institution. La campagne “Save the Duke”, menée par 14 habitants du village a été un succès puisqu’en 2017, les portes du Duke of Marlborough ont pu réouvrir. Grâce aux 300 000 £ récoltées, quelques travaux ont pu être réalisés, et le pub accueille désormais, en plus de sa fonction de café, des formations en informatique pour les habitants du village. L’ensemble des mets et boissons servis sont issus d’une production locale, renforçant également le dynamisme de la communauté paysanne. En plus du service ordinaire, des soirées jeux et des fêtes y sont célébrées dans le but de lutter contre l’isolement des personnes en milieu rural. La solidarité habitante a donc permis de sauvegarder ce lieu unique de mixité et de sociabilité et d’impulser une nouvelle vie au Duke of Marlborough !

Preuve que l’âme des pubs reste d’actualité, car même leur fonction première n’est finalement pas de vendre des pintes, mais bien de proposer un lieu où se rendre, à l’image de leur nom originel : public house. Alors que les Anglais se mobilisent pour préserver ce patrimoine immatériel qui leur est cher, analysons en quoi ce modèle a réussi à fédérer les anglais pendant tant d’années.  Le pub est d’abord un lieu où les différences sociales sont effacées, chacun se côtoie et partage un moment commun.

C’est également un lieu où différentes activités communes sont proposées avec souvent une programmation riche, tels que des concerts, des jeux de fléchettes, de bingos, des karaokés ou célébrations autour de matchs de rugby ou de football. Il offre aussi une pluralité d’usages, tel que boire une bière, manger, le tout seul, entre amis, ou en famille. Enfin, le pub est surtout un prolongement du chez-soi, on s’y sent bien, et on vit des moments d’échanges assimilables à ceux qui se déroulent à domicile. En France, on ne retrouve pas vraiment d’équivalence aux pubs, même si les bistrots peuvent s’en rapprocher. Pourtant ces derniers semblent subir le même sort que les pubs anglais, c’est à dire de fermer. Avec un besoin de réinventer les lieux de consommations et de détentes, comment pouvons-nous interpréter l’apparition de nombreux cafés-bars hybrides, où l’on peut à la fois prendre un café et écouter un débat littéraire, ou boire une bière et réparer son vélo ? Les ambitions de ces concepts-stores ne s’inspirent-elles pas des valeurs portées par les pubs anglais ? Comment retrouver l’esprit du pub qui en a fait un réel succès pendant tant d’années ?

Varier les usages pour favoriser les liens

Rassembler les gens autour d’une passion commune, c’est ce que développe le concept de café-vélo. Avec une vingtaine d’établissements recensés sur l’ensemble du territoire français, les cafés-vélos connaissent un véritable succès. Prendre un café pendant que l’on répare son vélo, ou encore échanger sur les nouveautés du monde du cyclisme, c’est désormais possible. Ces cafés, aux espaces pluriels, sont animés tout au long de la journée et regroupent des habitants qui s’y détendent tout en se formant. Souvent critiqués pour être des “repères à bobos”, ces lieux hybrides sont cependant intéressants à étudier car ils permettent de créer des communautés aux caractéristiques sociales variées. En effet, cet exemple repose sur une pratique universelle, celle du cyclisme. Regroupant férus et amateurs, son coût plutôt modéré permet à chacun d’utiliser ce mode de transport. Les cafés-vélos sont alors des endroits où la passion fédère et permet de favoriser l’entre-aide. En plus du service de réparation, certains cafés développent également une cuisine de qualité à bas prix et accessible pour tous. À Grenoble, le Café-Vélo du quartier Berriat ouvert depuis 2014, propose un ensemble de plats bios cuisinés à partir de produits locaux, et devient le soir un lieu de spectacles et de concerts attirant amateurs de cuisine, de musique et de vélo !

Favoriser la mixité genrée pour des espaces plus inclusifs

Comme pour les pubs, les bistrots et cafés restent encore des lieux où la place de la femme n’est pas toujours évidente. Le collectif “Place aux femmes”, créé à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) en 2012, a pour objectif de sensibiliser le grand public sur la place faite aux femmes dans les cafés et bistrots de la ville. En menant des actions collectives, ces femmes ont, peu à peu, colonisé les intérieurs et terrasses qui étaient jusqu’à présent exclusivement fréquentés par des hommes. Avec le soutien des patrons, elles ont pu entamer des dialogues avec les clients pour commencer à faire changer les mentalités sur les questions de consommation d’alcool par les femmes, et sur le partage équitable de l’espace public.

Même si une attention est portée sur l’inclusion des femmes dans les espaces publics depuis quelques années, en réalité ce n’est pas toujours évident de le mettre en place. Dans ces nouveaux concepts hybrides, certains espaces imaginés restent encore excluant, et ce n’est pas forcément de façon consciente comme le montre l’exemple du café-vélo où la pratique sportive et de réparation reste privilégiée par les hommes, et de ce fait, ces lieux sont moins fréquentés par les femmes. Une plus grande vigilance devrait donc être portée à la question du genre dans la conception de ces nouveaux lieux.

Pour un retour des espaces “comme chez soi”: le cas des slow-cafés

Avec l’augmentation du nombre d’entrepreneurs et travailleurs nomades, certains cafés se sont spécialisés dans l’accueil de ces publics en quête d’un lieu cosy où travailler. Le développement des slow-cafés, concept inédit où l’on ne paie pas à la consommation mais au temps resté sur place, connaît également un franc succès. L’esthétique recherchée des décors des slow-cafés permet aux usagers de s’y sentir à l’aise, quasiment comme à la maison. Même si les slow-cafés sont loin de ressembler aux pubs anglais, l’atmosphère créée, avec le mobilier, le buffet mis à disposition et le temps resté sur place, lui confèrent une ambiance toute à fait chaleureuse mais davantage sophistiquée que populaire. L’esprit du lieu aide alors à la création de lien entre les différents clients-travailleurs. Dans beaucoup de slow-cafés, les usages sont néanmoins mixés : on y organise des rencontres entre professionnels, des expositions d’art et également des soirées festives. En luttant contre l’isolement des travailleurs solitaires, ces cafés accueillants permettent de développer des échanges de compétences, dans un environnement quasi-domestique.

Les mobiliers cosy des slow-cafés permettent à tous de se sentir à l’aise et favorisent les échanges

Les mobiliers cosy des slow-cafés permettent à tous de se sentir à l’aise et favorisent les échanges – unsplash

Les tiers-lieux, nouveaux lieu de sociabilité à l’image des pubs ?

Ces nouveaux lieux hybrides, assimilables aux tiers-lieux, concept dérivé de l’anglais “The Third Place” proposent des espaces sociaux complémentaires de la maison ou du lieu de travail, qui sont dédiés à devenir plus qu’un simple lieu de consommation. Sorte d’entre deux, à mi-chemin entre public et privé, incitant à l’appropriation et à une forme d’aisance, le tiers-lieu propose depuis quelques années un nouveau modèle de sociabilité qui se développe dans l’ensemble des villes du monde.

La duplication de ces concept-stores, créant de nouveaux lieux de sociabilité qui font déjà leur preuve, interroge cependant quant à l’absence de ce qui fédère le plus au pub :  boire une bière avec des amis. L’agglomération d’usages autour d’un même lieu brouille quelque fois l’identification des pratiques qui s’y passe. En voulant inclure le plus de personnes possible, c’est quelques fois l’effet inverse qui peut se produire : l’ouverture de lieux hybrides comme les tiers-lieux permettent certes souvent aux gens de se rencontrer, mais pas vraiment de valoriser la mixité, n’y d’impulser une réelle sociabilité sur le long terme. Ces espaces peuvent alors posséder certaines limites.

Peut-être que les concepts de pub et le tiers-lieu ne fusionneront jamais. Le tiers-lieu affirme son identité en fonction des activités et des interactions qu’il cherche à développer, souvent une temporalité différente entre la journée, vouée aux activités et à la pratique ordinaire du lieu, et la soirée, davantage dédiée à l’événementiel. Le pub, quant à lui, est un espace rythmé par les rencontres diverses, les temps de fréquentation liés aux consommations, les activités communes organisées aux moments forts de la journée (principalement en début de soirée). Espace définitivement hybride, ce dernier garde néanmoins son essence originelle, qui en fait un lieu unique et si particulier. Héritier d’un mode de vie anglosaxon, certes à réinventer pour s’adapter aux changements des modes de vie, il serait dommage qu’il se dénature complètement et perde son identité, ou son rôle, si essentiels aux villes british.

La fermeture des pubs et des bistrots alerte cependant sur le devenir des centres urbains. Si ces lieux de sociabilités disparaissent, où sera-t-il possible de se rencontrer et d’échanger ?

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