Le numérique, plateforme de lutte démocratique et salariale ?

Un aperçu de la carte participative HKmap le 9 octobre 2019 - HKmap
23 Jan 2020

En 2016, des livreurs Deliveroo retournaient l’application qui leur fournit du travail contre elle-même pour organiser un bras de fer avec l’entreprise. Plus récemment à Hong Kong, Apple retirait de son store une application qui permettait aux manifestants de localiser la police… Malgré lui, le numérique semble renouveler les stratégies de luttes démocratiques et salariales.

« Le patron, c’est l’algorithme »

C’est un phénomène inattendu pour les applications Uber, Deliveroo et consœurs : détournées par les travailleurs indépendants qui les utilisent, les plateformes numériques deviennent peu à peu des lieux de luttes salariales. Ce n’était pourtant pas gagné, plusieurs obstacles très concrets compliquaient la tâche.

D’une part, les travailleurs sont atomisés et ne se croisent pas beaucoup. Difficile dans ces conditions de connaître leurs droits et de s’informer.  D’autre part, le management est dématérialisé. « Le patron, ce n’est pas Uber, c’est l’algorithme » a souvent laissé entendre Travis Kalanick, fondateur de Uber. Allez donc négocier vos droits avec un algorithme… Pour ces deux raisons, la représentation syndicale est entravée par les plateformes numériques et on a pu croire que l’Ubérisation était synonyme de la fin du salariat et du droit du travail.

L’application détournée

Entravée oui, mais pas impossible : de nombreux travailleurs indépendants se sont retrouvés sur les réseaux sociaux, sur les forums ou les messageries instantanées pour comparer leurs salaires et leurs situations, dans l’espoir de mettre un peu de clarté dans la cuisine interne de l’algorithme. Ces espaces de discussion numériques ont permis d’organiser ensuite des actions concrètes dans l’espace public. Souvent, ces actions ont nécessité de détourner l’application qui les employait, ses fonctionnalités et ses failles.

Le Collectif des Livreurs Autonomes de Paris (CLAP) est un syndicat de livreurs à vélo - CLAP/Facebook

Le Collectif des Livreurs Autonomes de Paris (CLAP) est un syndicat de livreurs à vélo – CLAP/Facebook

De nature diverses, celles-ci visaient à améliorer la sensibilisation et l’information au sein des travailleurs d’une plateforme par exemple. C’est le cas d’une action étonnante menée par des livreurs de Uber Eats en Angleterre en 2016. Profitant d’une offre promotionnelle de 5 livre pour toute création de compte, des livreurs ont commandé en masse des repas peu coûteux. Comme lieu de livraison, ils indiquaient alors un piquet de grève improvisé pour l’occasion où attendait un groupe de livreurs en grève. De cette façon ils pouvaient expliquer la grève à de nouveaux livreurs et rompre la logique individualisée de la plateforme. Depuis, les livreurs à vélo français se sont constitués en syndicats, le CLAP.

Du numérique à l’espace public

D’autres actions ont eu pour but plus immédiat de créer un rapport de force. Comme le raconte le Guardian, des chauffeurs Uber se sont organisés pour se déconnecter simultanément pour créer l’impression d’une pénurie. Ils forçaient ainsi l’algorithme à créer des incitations tarifaires à destination des chauffeurs. De la même manière, pour empêcher un changement de politique de paiement, des livreurs Deliveroo ont pu organiser une grève de six jours pendant laquelle ils refusaient de se connecter à la plateforme.

On voit l’importance pour les militants de créer des lieux de rencontre dans l’espace public afin de donner corps au rapport de force. Mais on observe surtout l’importance de situer la lutte dans la plateforme elle-même, au niveau numérique. Les failles de programmation, les stratégies commerciales, le fonctionnement des algorithmes deviennent alors des leviers de négociation.

L’emoji, la pomme et l’appli

Au delà des négociations salariales, les applications se révèlent de plus en plus des outils de mobilisation démocratique. Depuis février 2019, Hong Kong est agité par un projet de réforme permettant l’extradition vers la Chine de tout Hongkongais ayant des activités criminelles aux yeux du gouvernement communiste. Dénonçant une ingérence de la Chine qui pourrait ainsi traquer ses opposants jusqu’à Hong Kong, les opposants à la réforme ont manifesté en masse depuis plusieurs mois.

Confrontés à une violente réponse des autorités hongkongaises (et parfois des triades), les manifestants ont été contraints de réinventer leurs outils et formes de mobilisation. La carte participative HKmap a ainsi permis aux opposants de localiser en temps réel la présence de forces de police. Indiqués par des emojis sur la carte, ils pouvaient être confirmés ou infirmés par les utilisateurs. Désormais symbole de cette lutte démocratique, l’application avait quasiment provoqué un incident diplomatique.

Un aperçu de la carte participative HKmap le 9 octobre 2019 - HKmap

Un aperçu de la carte participative HKmap le 9 octobre 2019 – HKmap

Discerner le bien du mal

En effet, disponible dans un premier temps sur l’Apple Store, elle est finalement retirée de celui-ci suite à un article particulièrement critique publié sur le China Daily, un média gouvernemental chinois. « Le business c’est le business et la politique c’est la politique. Apple doit réfléchir aux conséquences de ses décisions imprudentes et dangereuses » déclare China Daily. « Apple et les autres entreprises devraient être à même de discerner le bien du mal. Ils devraient aussi savoir que seule la prospérité de la Chine et du « Hong Kong chinois » [sic] leur apportera un marché vaste et durable. »

Selon les développeurs de l’application, éviter la police est pourtant la mission d’une autre application, Waze, qui elle est autorisée sur l’Apple Store. Ce double standard de l’entreprise californienne surprend, d’autant que Apple se targue de pratiques éthiques et de défendre les libertés fondamentales.

Le télégramme et le tsunami

Une carte comparable est en développement en Catalogne par les mouvements indépendantistes. Participative, elle permettrait également de signaler les présences policières par un émoji, chien ou poussin cette fois. Elle s’ajoute à un arsenal d’outils numériques utilisés et parfois conçus par le mouvement sécessionniste.

Le 14 octobre dernier, le collectif Tsunami Democràtic s’était fait connaître en mobilisant 10 000 personnes pour le blocage de l’aéroport de Barcelone. Pour l’occasion, ils avaient utilisé la messagerie cryptée Telegram, mais ont depuis conçu leur propre application. La Tsunami Democràtic App se veut être une plateforme de coordination d’actions de désobéissance civile non violentes et locales. Elle permet notamment de connaître la quantité de militants volontaires pour une action et de les tenir informer. L’accès au groupe se veut sécurisé par cooptation.

L'application de Tsunami Democràtic - Tsunami Democràtic

L’application de Tsunami Democràtic – Tsunami Democràtic

À en croire TechCrunch, les dessous de l’application Tsunami Democràtic soulèvent de nouvelles problématiques. Son code n’étant pas encore open-source, il est difficile de savoir quelles données sont récupérées par l’application. Son financement et son développement sont encore opaques. Il est dès lors difficile de connaître la légitimité de ce mouvement, supposé démocratique et populaire. L’application permet aussi à ses développeurs d’annuler à l’avance une mobilisation qui ne serait pas assez suivie, la contestation démocratique serait alors « micro-managée » de manière centralisée, ce qui laisse dubitatif. Ses utilisateurs appellent à ce que la situation soit rendue transparente rapidement.

Usbek & Rica
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