Le marché ambulant : retour aux sources !

En quête du meilleur camion à nourriture
29 Août 2019 | Lecture 3 minutes

Dans le dernier volet de notre série sur les marchés, nous nous intéresserons à sa forme la plus ancienne et basique : les marchés ambulants. Car après le marché spécialisé, le marché ouvert, le marché couvert et le marché clandestin, on ne pouvait pas oublier le marché originel, le plus ancien, celui qui a lancé l’activité commerciale dans différentes parties du monde…

Se déplacer librement avec ses quelques marchandises

Se déplacer librement avec ses quelques marchandises – © Manhai sur Flickr

Là où tout a commencé

Car avant que le marché ne devienne un lieu, c’est avant tout une activité. Quelqu’un possède et/ou produit des biens, il ou elle peut les échanger contre d’autres biens (matériels, puis plus tard monétaires). Si les premiers échanges se font en voisinage, au fil du temps on va se déplacer pour se procurer des biens dont on ne peut disposer dans son immédiate proximité. Les premiers marchés se structurent, et avec eux, les premiers marchés ambulants, les acquéreurs mobiles étant aussi vendeurs. Le commerce ambulant se poursuit partout dans le monde dans l’Antiquité.

Mais c’est vraiment le Moyen Âge, avec ses nombreuses foires, – notamment les foires de Champagne[1] – qui constitue l’âge d’or du commerce ambulant. Idéalement situées entre la Mer du Nord et la Ligurie, sur le tracé des anciennes voies romaines, les villes qui accueillaient temporairement (mais pour une durée de 6 semaines au minimum tout de même) ces foires annuelles ont connu un essor important. Il s’agit de Lagny-sur-Marne, Bar-sur-Aube, Provins et Troyes. Lors de ces foires, marchands flamands, français et italiens, mais aussi anglais, allemands ou espagnols, se retrouvent pour échanger des marchandises en gros venant de tout le monde connu. Et si elles changent de lieu au rythme des saisons, c’est moins par spécialisation que parce que le pouvoir politique en place, les comtes de Champagne, veut développer ces 4 villes situées sur son territoire. Les comtes de Champagne mettent en place des politiques tarifaires et fiscales particulièrement avantageuses pour les marchands, locaux comme étrangers, qui ont donc tout intérêt à mener leurs affaires durant les foires.

“Mettez-moi donc une bonne poignée de grain, l’ami !”

“Mettez-moi donc une bonne poignée de grain, l’ami !” © Léonard-B sur Flickr

Car le marché ambulant médiéval attire les foules. On vient pour les marchandises, évidemment, si l’on est fortuné[2]. Sinon, on vient pour les nombreuses animations, religieuses comme festives, les échanges culturels[3], ainsi que les opportunités de business plus ou moins légales.

Des marchés guidés par les événements

Si les foires de Champagnes n’ont pas survécu au XIVe siècle[4], il n’en reste pas moins que le concept des marchés ambulants a perduré. Mais plus à la même échelle. D’abord parce que le développement des infrastructures routières et fluviales dès le XIIIe siècle, puis bien plus tard celui du chemin de fer, ont rendu les déplacements plus sûrs et rapides pour les clients : on se rend directement dans une ville réputée pour sa spécialisation, plutôt que de passer par l’intermédiaire de marchands. Et surtout, avec la mondialisation en marche à l’époque contemporaine, les hubs commerciaux se multiplient, ne nécessitant donc plus ces grands rendez-vous ponctuels que sont les foires.

Alors qu’advient-il du marché ambulant ? Eh bien il perdure dans les zones du globe “en développement”, là où les infrastructures sont de mauvaise qualité et où les lieux de vie sont isolés. On pense par exemple aux marchands ambulants dans l’ouest américain au XIXe siècle, aux bibliobus, ou encore aux marchés fluviaux du sud-est asiatique.

Marché marocain

Marché marocain – © Magharebia sur Flickr

Mais il peut tout autant se laisser guider par l’événementiel. A savoir : le marché ambulant n’est pas permanent dans l’espace, ça c’est évident. Mais il ne l’est pas non plus dans le temps. Les marchés paysans des régions touristiques existent essentiellement l’été, et chaque jour, les commerçants changent de villes pour toucher un nouveau public. Comme c’est le cas pour la fête foraine, qui s’implante un temps dans une commune avant de démonter et repartir sur les routes.

L’idée n’est plus alors de toucher un maximum de monde, comme les foires médiévales qui avaient littéralement une portée internationale, mais bien de structurer une économie locale, régionale : le lieu justifie l’implantation temporaire du marché, et l’aire d’action des commerçants reste limitée à cette région, offrant ainsi davantage un service de proximité qu’un commerce de luxe.

Vers une sédentarisation du commerce ambulant

Mais ce qui a été l’origine supposée du marché risque, à terme, de disparaître. Le dernier meilleur exemple de commerce ambulant florissant concerne la restauration. L’essor des food trucks en Occident après la crise économique de 2008-2009 a relancé un mode de consommation où la mobilité a tout son sens. L’exemple de Kogi, lancé par le chef Roy Choi à Los Angeles, en est le parfait exemple.

En quête du meilleur camion à nourriture

En quête du meilleur camion à nourriture – © Jaysin Trevino sur Flickr

Créée en 2008, la société a, indirectement, bénéficié de la crise. Dans ce contexte difficile, les consommateurs ont vite délaissé les tables dont les tarifs ne correspondaient pas à la qualité de cuisine attendue, pour se tourner vers des nourritures plus simples mais parfaitement exécutées, et ce à des prix abordables. En proposant un food truck de tacos mexicano-coréens, Roy Choi se démarque alors. Non seulement la nourriture est bonne et relativement bon marché, mais l’enseigne maîtrise les réseaux sociaux et annonce peu de temps à l’avance la prochaine localisation de son camion[5]. A nouveau, les consommateurs se déplacent vers un lieu donné et constamment changeant pour faire l’acquisition de biens[6].

Et cette réussite en a inspiré d’autres, qui se sont mis à adopter les mêmes méthodes avec plus ou moins de succès. A tel point que les municipalités américaines ont rapidement pris des mesures de concentration de ces food trucks sur des espaces dédiés, dès 2010. Cette sédentarisation forcée a été mise en place à des fins de fluidification du trafic, évidemment, mais a en contrepartie fait perdre l’aspect “quête” du food truck. De fait, Los Angeles comme New York (et bien d’autres villes américaines et européennes) ont sédentarisé le food truck. De jeu de piste, la recherche de restaurant mobile est devenue un banal échange dans un lieu donné, sans surprise.

Avec l’urbanisation toujours plus poussée de la population mondiale, la concentration des personnes, donc des activités, rend inutiles les déplacements de lieu en lieu pour acquérir biens et services. Et lorsque de nouvelles formes semblent émerger, l’administrateur, qui apprécie peu la fluidité des structures et les mobilités non organisées, est là pour rappeler à l’ordre. A croire que le marché est condamné à n’être plus qu’un lieu solide…

 

[1] On date leur rayonnement dans la 2e partie du XIIe siècle de notre ère.

[2] Parmi les biens échangés, on trouve des draperies, des soieries, des épices, des métaux… Des choses que le commun des mortels ne peut pas s’offrir.

[3] Les premiers exemples d’architecture gothique italienne sont consécutifs aux foires de Champagne, après que des marchands siennois aient découvert et admiré ce style dans le comté.

[4] Entre l’incorporation de la Champagne au royaume de France, le petit âge glaciaire, la peste noire et la guerre de Cent Ans, les facteurs ralentissant l’économie champenoise étaient nombreux.

[5] Evidemment, l’histoire des food trucks aux Etats-Unis remonte à bien avant 2008. Mais ils n’étaient de facto que des cantines mobiles, se rendant systématiquement sur les mêmes lieux jour après jour. L’essor des réseaux sociaux a permis de créer de l’inattendu, une sorte de gamification de la recherche de nourriture.

[6] Cette histoire a largement inspiré le réalisateur Jon Favreau lors de la conception de son film Chef (2014). Choi a d’ailleurs servi de conseiller technique sur le tournage.

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