Le design végétal : une autre façon d’appréhender la ville

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4 Mar 2020 | Lecture 5 minutes

Que ce soit au Grand Palais, au centre commercial Beaugrenelle ou dans la Gare d’Angers, Alexis Tricoire aime investir tous types de lieux afin de les sublimer par le végétal. Fondateur du Tricoire Design Studio et pionnier du design végétal, ses créations intègrent et mettent en scène la nature sous différents aspects et, surtout, (re)placent le vivant et la biodiversité au cœur de nos espaces urbanisés et de notre quotidien. Échanges sur cette manière artistique de sensibiliser le public aux questions environnementales, de procurer du bien-être en milieu urbain et de faciliter la création de lien social.

 Alexis Tricoire, qu’est ce que le design végétal ?

Alexis Tricoire : Le design végétal, c’est mettre en scène la nature grâce aux outils du designer. C’est à dire la maîtrise de l’attitude, de la posture, de la relation entre un objet et le vivant. C’est ce qui va modifier la perception qu’on peut avoir de la nature. En résumé, quand on met une plante dans un pot, la sensation n’est pas la même que quand on la met en valeur avec un objet qui la met en scène. Le design végétal c’est donc l’idée de valoriser la nature en lui permettant de s’installer dans des situations incroyables, inattendues ou nouvelles. Et à partir de là, on commence à concevoir la place du végétal dans notre environnement quotidien, avec des réflexions sur toutes les manières de l’intégrer. Que ce soit dans l’architecture, dans la décoration intérieure, dans la conception d’objets, dans l’urbain…

Comment vous êtes-vous orienté sur ce sujet ?

J’ai d’abord fait une école de design dans le but d’apprendre à concevoir des objets et des espaces. Mais également pour travailler la fonctionnalité. J’ai par ailleurs toujours été connecté avec la nature. Un jour, Patrick Blanc (NDLR : le père du concept du mur végétal, qui a notamment réalisé celui du Quai Branly), m’a demandé de travailler avec lui sur l’exposition « Folies Végétales » pour mettre en scène des phénomènes botaniques observés dans la jungle. L’exposition a été un grand succès avec un fort retentissement médiatique. C’est là que j’ai commencé à avoir une nouvelle vision de mon travail, afin de relier le design, la mise en scène et le végétal. Le végétal est devenu pour moi une nouvelle matière à travailler, une nouvelle corde à mon arc. Mais une corde toute particulière bien sûr, car on est sur du vivant.

Centre commercial Confluence Lyon - ©E. Saillet

Centre commercial Confluence Lyon – ©E. Saillet

Vous travaillez beaucoup avec des centres commerciaux, pourquoi ?

Le tout premier client à venir me voir a été un lycée spécialisé en horticologie qui voulait récupérer certains éléments de l’exposition. Puis un restaurant en Belgique pour sa décoration intérieure. Et de fil en aiguille, je me suis dirigé vers les centres commerciaux. On a commencé à voir plus grand et à construire des œuvres monumentales, voulues comme des repères permettant de créer des bulles de bien être dans ces espaces parfois éprouvants. Même s’ils sont parfois contestés, certains centres commerciaux sur lesquels j’ai pu travailler ont été des éléments moteurs du développement du quartier environnant. On y apporte une bouffée d’oxygène avec ce genre d’installations. Ce sont des expérimentations assez extraordinaires, on fait rêver en apportant une dimension poétique à notre environnement quotidien. Car aujourd’hui, ces centres commerciaux sont devenus des espaces de loisirs, de rencontres, d’échanges. Il faut qu’on puisse y passer un moment agréable.

Vivre en ville ce n’est plus s’éloigner de la nature, mais c’est vivre avec la nature.

Votre travail a donc une dimension sociale ?

Tout à fait, cela permet de créer du lien social. Selon moi, la ville doit être pensée comme un espace de rencontre et de bien-être. On doit y vivre de manière agréable. La mission de la ville a évolué. On est passé du traditionnel “métro-boulot-dodo” à la ville ludique, avec des loisirs. On peut travailler n’importe où, jouer n’importe où, tout se mélange. Dans cette idée, le design végétal apporte une nouvelle façon d’appréhender la ville. Elle devient plus agréable car on se sent plus libre, on est davantage le bienvenu. Ce lien social est pour moi très important. Je suis parfois amené à concevoir des cours intérieures qui permettent de penser des espaces de convivialité, avec des bancs et des tables, pour que les gens puissent se réunir. Les plantes apportent de la fraîcheur, du bien-être et de la convivialité. Ces lieux de transition sont des espaces où les gens marchent et se déplacent, mais ne s’arrêtent pas. Cela a permis de redonner de l’humanité à ces espaces.

Comment expliquer le si peu de végétal dans nos villes ?

L’histoire de l’urbanisation date de milliers d’années. Au début l’idée était de se protéger de la nature ou de la forêt. La mission première de la ville était de s’éloigner de la nature. Le degré de développement d’une civilisation a toujours été mesuré à son degré de minéralisation. Il faut changer notre conception de ce qui est noble. Jusqu’à présent, ce qui était noble était ce qui était minéral. Par exemple les cours privées ou publiques dans les villes : il y a très peu de végétal. Or, aujourd’hui nous sommes en phase de transition et en train de changer de paradigme. Vivre en ville ce n’est plus s’éloigner de la nature, mais c’est vivre avec la nature.

Donc, si on veut du bien-être dans la ville il faut réintégrer la dimension végétale dont on s’est privée depuis trop longtemps. C’est pour moi la grande transition entre le 20ème et 21ème siècle. Il faut repenser la ville de façon totalement nouvelle avec l’intégration de la nature. Grâce notamment aux architectes, designers et urbanistes.

Centre commercial Agave Vienne - ©tricoire Studio

Centre commercial Agave Vienne – ©tricoire Studio

Comment intégrer intelligemment la nature en ville ?

On est dans une phase où l’on essaye de corriger nos erreurs. C’est à dire qu’on met des patchs. On voit un carré de bitume, on y met des plantes. On installe une façade végétale à certaines endroits, des toitures végétales à d’autres… C’est un bon début mais ce sont des patchs. A terme, l’idée c’est de faire des corridors végétaux et des lignes de végétation de plantes qui parcourent la ville. Ce qui permettra à la biodiversité végétale et animale de circuler, et de se développer sur un grand territoire. Il faut repenser la ville dès sa création avec le végétal. Et chaque type de végétalisation compte, que ce soit un patch ou quelque chose de plus intégré. Car on ne peut pas avoir des coulées vertes partout.

Est-ce que la minéralité de la ville est une bonne chose pour les plantes ?

Les plantes évoluent très bien partout. D’un bout de falaise sans aucune terre, ou en pleine ville, la nature se développe. Si on arrête de l’enlever en ville, elle reprendra ses droits très rapidement. Les plantes se développent de façon naturelle. Donc la ville est aussi faite pour accueillir les plantes. Le tout est de pouvoir les faire coexister avec l’humain. Car la nature c’est plus que des plantes, c’est la biodiversité.

On fait rêver en apportant une dimension poétique à notre environnement quotidien

Quel rôle joue la technologie dans vos projets ?

La technologie peut apporter des innovations pour permettre de développer l’agriculture urbaine, de nouvelles façons de planter, l’intégration de la nature dans notre quotidien… Je travaille beaucoup avec la technologie dans mes créations. En terme de conception et d’entretien il faut des systèmes complexes d’irrigation, de vigilance, de contrôle des températures pour un lieu public. Et en parallèle nous sommes également dans une démarche sans produits phytosanitaires. Il faut donc envoyer les coccinelles en cas de parasites par exemple. La technologie permet de travailler avec les architectes pour imaginer des bâtiments qui soient des écosystèmes complets avec de la géothermie ou de la récupération des eaux de pluie pour irriguer les végétaux. Il faut que ça soit pensé en amont dès l’origine du projet. La technologie a un grand rôle à jouer dans ce développement. Il faut imaginer le bâtiment de demain comme un réceptacle de biodiversité.

Avez-vous un exemple de projet techniquement contraignant mais particulièrement réussi ?

Prenons le projet des arbres suspendus de la Gare d’Angers. Il n’a pas eu lieu à Angers par hasard. La région d’Angers est l’une des plus vertes de France. Et ce n’est pas parce qu’il y a plus de champs ou de forêts, mais parce qu’il y a un tissu d’entreprises qui travaillent dans la technologie autour du végétal. On est au cœur de la R&D pour le végétal. Ce projet a pu voir le jour aussi grâce à ce pôle d’entreprises tech et créative. Car une gare c’est un endroit sensible et très technique. Ce n’est ni climatisé ni chauffé. Il a fallu faire appel à des spécialistes en terme de botanique, de système d’irrigation, de brumisation.

Installation en gare d’Angers - ©E. Saillet

Installation en gare d’Angers – ©E. Saillet

Le biomimétisme vous inspire-t-il ?

Beaucoup. La nature est très riche en terme d’inventivité et d’harmonie. Nous n’arrivons pas à égaler la créativité de la nature. Les plantes sont extrêmement puissantes dans leur capacité à résister car elles ne peuvent pas se déplacer. Elles inventent donc des stratagèmes très intelligents pour pouvoir résister à toutes sortes d’agressions. Il existe même une cohésion sociale du végétal. Certains arbres ne vivent bien qu’en bosquets, d’autres s’épanouissent seuls. En soit dans le design il y a une dimension biomimétique, où l’on perçoit certaines formes naturelles, les formes sphériques, les bulles. Je m’inspire beaucoup de la forme des branches pour les structures et les motifs que je réalise. Je recherche l’harmonie qu’on trouve dans la nature.

Vous intervenez également beaucoup au sein d’entreprises, qu’apporte le végétal aux collaborateurs et salariés ?

J’interviens beaucoup dans le tertiaire. C’est un secteur qui a un fort potentiel d’intégration du végétal. C’est prouvé qu’être dans un environnement végétal permet de se sentir mieux, d’être plus positif, plus productif ou moins malade. J’essaye donc de développer le végétal dans les bureaux. Tout en étant le plus en amont possible du projet pour que cela puisse être totalement intégré. Il faut aller bien au-delà du simple “budget plantes” classique. Pour que les plantes puissent vivre et se développer, il faut penser la place du végétal dès l’origine, et composer avec les contraintes d’un bureau et d’une décoration. Afin de le mettre en scène et de créer cette sensation de bien-être. C’est pareil pour le végétal intégré au mobilier, il faut penser en amont l’irrigation et le développement future de la plante.

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