Rencontre avec Marthe Pommié du Lab-Zéro, un laboratoire innovant pour repenser l’action publique !

Le tiers-lieu temporaire Coco Velten dans des locaux de l’ancienne Direction des Routes à Marseille
15 Oct 2018

A Marseille, la Préfecture de la Région PACA expérimente de nouveaux modèles d’action publique avec la création d’un laboratoire d’innovation publique, nommé le Lab Zéro. Ce projet s’est fixé un objectif ambitieux, celui de réduire drastiquement, à zéro, le nombre de sans-abris dans les rues de la cité phocéenne. Une ambition pour stimuler l’innovation qui a permis de mettre en place un service dédié aux personnes de la rue qui leur permet d’éviter les périodes d’attente trop longues des services d’accueil en leur offrant rapidement un logement dans des bâtiments vacants.

Pour en savoir plus sur cette expérience inédite, nous avons interviewé Marthe Pommié, Directrice de la plateforme modernisation du Secrétariat des affaires régionales de la Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui coordonne le Lab Zéro.

L’équipe du Lab Zéro est composée d’acteurs d’horizon divers

L’équipe du Lab Zéro est composée d’acteurs d’horizon divers ©lelabzero.fr

Le Lab zéro, qu’est-ce que c’est exactement ?

“C’est un laboratoire d’innovation publique porté par la Préfecture de région PACA. Il fait partie des douze lauréats d’un appel à Projet National lancé en 2016, qui vise à mettre en œuvre des innovations dans les services de l’Etat et dans les territoires. Pour impulser de nouvelles approches, nous avons voulu créer une spécificité, celle de travailler sur des “objectifs zéro”, principalement pour remettre au centre de nos préoccupations l’objectif plutôt que les moyens.

Parce que lorsqu’on cherche à innover, alors que l’on a plutôt l’habitude d’effectuer de la gestion courante, on est très vite happé, et c’est normal, par les outils et les dispositifs. Très souvent, quand on se concentre sur l’innovation, on oublie l’objectif final alors que tous ses outils ont été créés et décidés précisément au service d’un objectif ! Dans un monde avec beaucoup de strates dans l’histoire de l’action publique, tout un tas de dispositifs ressortent : nous sommes finalement vite noyés et souvent découragés par le nombre de choses qui existent déjà.

L’avantage avec l’objectif zéro, c’est qu’on affirme une vision claire. Par exemple, dans notre premier projet, nous visons celui que personne ne dorme dehors. L’exercice consiste à imaginer ce que nous pourrions faire s’il nous était possible de mettre en place une seule action, n’importe laquelle. C’est l’idée de partir de zéro. Nous avons donc commencé nos travaux ainsi, en imaginant une action phare pour atteindre un objectif.”

Et cela, dans le but de créer l’ensemble des outils et de ne pas forcément se baser sur l’existant, n’est-ce pas ?

“Oui, exactement. Après, l’on revient forcément à ce qui existe déjà car les acteurs se perdent très vite dans la forêt des dispositifs, quel que soit le sujet qu’on aborde. Ceux qui travaillent avec nous rebondissent en évoquant ce qu’ils connaissent déjà, pour aider bien sûr, en évoquant les structures impliquées dans le domaine. Mais forcément, cela inhibe la créativité. Si l’on se confronte tout de suite à la complexité du réel, cela ne donne pas envie d’inventer grand-chose, car on est alors écrasé par le poids de tout ce qui a été entrepris durant la grande histoire de l’action publique. Cette idée de “zéro”, c’est le moyen qu’on a utilisé pour faire surgir de nouvelles idées.

Comment l’idée de créer un Lab zéro est-elle née ?

“Le Lab zéro est né d’un échange entre les agents de la préfecture, dont je fais partie, et Marseille Solutions, un acteur local impliqué dans la recherche de solutions pour répondre aux problèmes sociaux et environnementaux. C’est notre partenaire animateur du Lab. L’idée était donc de nous sortir de la complexité de l’administration, car comme évoqué, il est difficile de savoir où l’on va avec la multiplication des outils et des moyens.

Notre équipe d’animation est pluridisciplinaire et nous avons aussi cherché à créer une structure tiers, où il n’y a pas que l’Etat, mais aussi d’autres acteurs. L’enjeu est de changer la manière habituelle de penser et de travailler, en associant Marseille solutions, mais aussi d’autres experts du domaine que l’on traite (associations, professionnels en lien avec le sans-abrisme), ainsi que des agents de l’Etat (service d’action publique et autres services).

Pour l’atelier zéro sans-abris, tous ceux qui souhaitent venir sont invités, ainsi que l’ensemble des acteurs qui se sentent concernés par le sujet. Pour cet objectif, nous nous sommes par exemple basés sur un consortium d’acteurs que l’on a rencontrés. Ils nous ont affirmé qu’il y avait quelque chose de rassembleur à créer sur ce sujet à Marseille car beaucoup d’actions existent déjà. Nous avons donc capitalisé sur la richesse du territoire.”

En quoi l’innovation publique peut contribuer à rendre les villes plus humaines ?

“Je ne sais pas si c’est vraiment de l’innovation, mais en tout cas, ce qui nous a permis de faire des projets intéressants, c’est l’association entre l’Etat et les acteurs de terrain. Notamment des acteurs qui savent faire ce que l’État ne sait pas faire, c’est-à-dire des associations. S’il y a donc innovation, c’est l’innovation entre ces acteurs-là et la puissance publique. Soit on fait nous-même, soit on délègue. Avec le Lab zéro, nous avons rassemblé les acteurs dès le départ et les projets se sont construits en concertation avec tous.

Cela nous donne la possibilité de concevoir des projets plus efficaces, plus adaptés au territoire et donc, par conséquent, de pouvoir développer une ville plus humaine. Le dialogue intervient suffisamment tôt pour que nous obtenions la meilleure solution possible. On est davantage dans la modernisation des politiques publiques mais cela influence le territoire, notre mission est plus large, mais elle inclut de rendre la ville plus humaine.”

Quelles actions ont été développées pour l’instant ?

“Notre projet emblématique, c’est le tiers-lieu Coco Velten, développé à Marseille. Alors qu’il existait des mètres carrés vacants d’une part, et d’autre part, des personnes qui dormaient dehors, notre idée était donc de rapprocher les deux. Nous sommes allés aux Grands-Voisins à Paris et c’est en rencontrant Yes We Camp, gérant du lieu, que nous avons réalisé que pour ce projet “Objectif zéro sans-abris”, nous ne devions pas faire un énième centre qui concentre les misères, mais un projet bien plus large, plus inclusif. C’est donc avec eux que nous avons construit ce projet.

Le tiers-lieu temporaire Coco Velten dans des locaux de l’ancienne Direction des Routes à Marseille

Le tiers-lieu temporaire Coco Velten dans des locaux de l’ancienne Direction des Routes à Marseille ©Yeswecamp

En occupant ce qui était autrefois une friche urbaine, on ouvre le lieu sur le quartier et on capitalise sur les habitants. Cela joue sur l’aménagement local et plus large, en rendant le territoire attractif. Cela a un impact direct sur les habitants et pour la ville de Marseille, notamment dans l’image qu’elle renvoie, mais aussi vis-à-vis de la solidarité, car le bâtiment était muré alors qu’aujourd’hui il accueille des personnes à la recherche d’un toit.

D’ailleurs, je crois qu’une partie de l’avenir des politiques publiques se fera par les lieux ! Notamment celles qui visent à accompagner les gens, car aujourd’hui nous avons beaucoup de dispositifs qui sont segmentés. Ces derniers sont spécifiques et cherchent à répondre à des problèmes différents, mais ils ont très souvent pour origine le manque de lien social. Nous sommes tous chez nous, enfermés, et certains n’ont pas de relais familial ou de connaissances qui pourraient les aider. Avoir un lieu qui n’est rien, qui est tout, du fait qu’on peut simplement y aller sans raison, sans être motivé par un besoin, cela a un effet à la fois préventif et curatif par rapport à beaucoup de problématiques sociales. Un impact d’autant plus fort qu’il change la vie des gens, sans les placer en victimes ou leur faire sentir qu’ils avaient besoin d’aide et qu’on leur a rendu service.”

C’est un véritable mouvement inclusif, qui permet à tous et à toutes de se sentir légitime de pouvoir en profiter ?

“Oui, c’est bien cela. Nicolas Détrie, directeur de Yes we camp, a écrit quelque chose de très intéressant qui résume très bien la vision que nous portons. Les gens sont aujourd’hui pour la plupart, dans une attitude de consommateurs assez passive lorsqu’ils se rendent quelque part en ville. Or, un tiers-lieu comme les Grands voisins ouvre les possibles ! Cependant, les personnes sont tellement déshabituées à cela, qu’il faut derrière une forme d’encadrement, des zones « autorisantes » où tout est fait pour vous faire passer d’un “état de consommateur” à une “dimension d’acteur” de votre vie et de votre environnement.

Du point de vue des politiques publiques, nous sommes dans une impasse car, d’un côté nous avons des accompagnements très paternalistes, parce qu’ils vous disent exactement quoi faire et empêchent l’émancipation de la personne, et de l’autre, il y a des endroits où vous pouvez faire tout ce que vous voulez, avec des soucis de sécurité, de violences. Alors comment se positionner ni dans le contrôle, ni dans le laisser-faire total par rapport à un lieu ?

Je trouve que Yes We Camp, et les acteurs qui travaillent sur ces questions, sont très bons pour faire cela. Et il est intéressant que des dispositifs sociaux deviennent des lieux pour les concrétiser dans l’espace … Cela crée un sentiment de cohésion aussi.

A Marseille, l’espace public peut, il est vrai, être hostile. Il n’y a pas d’espace organisé où vous pouvez aller, être libre de vos actions et inventer, tout en vous sentant en sécurité. Je trouve donc qu’il serait intéressant que la puissance publique commence à créer partout ce genre de lieux dans nos villes, parce qu’il me semble que c’est une réponse très complémentaire aux dispositifs existants que l’on met en place pour aider les personnes qui en ont besoin, ou qui en auraient besoin mais qui ne viennent pas.

Ce qui est intéressant dans le Lab zéro, même si on n’a pas été les premiers à le faire, c’est que l’alliance entre les pouvoirs publics et la société civile est la seule solution pour créer des lieux dans la ville tels que celui-ci. Sans une alliance d’acteurs provenant d’horizons différents, avec des compétences diverses, vous n’arrivez pas à faire naître ce type d’endroits.”

C’est aussi un prétexte à faire des projets en commun ? Ou vous aviez l’habitude de travailler avec ces acteurs ?

“Pas du tout, c’est vraiment inédit de travailler ainsi, entre les services de l’Etat et les acteurs de terrain, et cela en dehors d’un cadre institutionnel. Nos habitudes de relations ont beaucoup changé. Nous avons par exemple un local à La Belle de Mai qui nous a permis de créer des liens avec les acteurs par notre présence sur les lieux.”

Et pour le futur ?

“L’expérimentation s’achevait en Juin 2018. Nous avons trouvé des financements jusqu’à la fin de l’année, mais ensuite, nous n’avons aucune visibilité sur le local et sur notre avenir. De notre côté, nous avons plusieurs pistes pour pérenniser ce qui a été entrepris, avec plusieurs demandes pour “l’objectif Zéro Sdf” car ce projet a bien pris sur le terrain. Par contre, pour la structure même du Lab, pour l’instant nous n’avons pas d’informations. Mais si cela avait été le cas, on aurait bien aimé se lancer sur des sujets comme sur la pollution de l’air, pour des villes plus saines et moins nocives pour la santé.”

Unique en son genre, le Lab zéro innove donc pour créer toujours plus de liens entre les acteurs de la ville, ses habitants et l’action publique. Ambitieux, il se projette dans l’utopie d’un objectif zéro pour ouvrir le champ des possibles et partir d’une feuille blanche pour réinventer les clés d’une société urbaine plus humaine. En créant son propre tiers-lieu, le Lab zéro expérimente une nouvelle façon de faire de l’action publique. Une évolution qui se concrétisera certainement à l’avenir par la création de lieux pour tous dans la ville.

Demain, les tiers-lieux pourraient être soutenus par l’Etat et devenir des espaces de rencontres où chacun peut nouer des liens, trouver l’autonomie et l’aide dont il a besoin pour imaginer et créer. Ainsi, nos villes pourraient bien devenir plus humaines, inclusives, et innovantes par ses habitants et ainsi répondre de manière plus adaptée aux besoins sociaux de chacun de leurs habitants.

Lumières de la Ville
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