La sociologie urbaine, une discipline à explorer pour demain

©️Ryoji Iwata via Unsplash
18 Mai 2021 | Lecture 5 min

Mise sur le devant de la scène urbaine par l’École de Chicago, la sociologie urbaine émerge au début du XXème siècle pour étudier les relations inter-ethniques et la délinquance dans les grandes villes aux Etats-Unis, avec comme toile de fond l’évolution de la ville de Chicago. Aujourd’hui, ses domaines d’études sont bien plus diversifiés, confrontant l’organisation de la société avec l’aménagement de nos villes.

Quelles sont les grandes tendances actuelles de son application ? En quoi est-ce une source d’études mais aussi un outil de planification urbaine ? Et quel est le rôle du sociologue dans l’urbanisme opérationnel d’aujourd’hui ?

Force est de constater que notre société évolue et fait face à des bouleversements économiques et écologiques divers, mais également à des changements sociaux qui transforment, à court, moyen ou long terme, les dynamiques des territoires et le quotidien des citoyennes et citoyens. Des conséquences de l’urbanisation croissante des villes aux logiques de planification territoriale, la sociologie urbaine a émergé, il y a maintenant plus d’un siècle, dans l’objectif d’analyser ces différents phénomènes. Centrée sur l’étude des pratiques sociales des milieux citadins, des lieux de disparités sociales et territoriales ou encore des processus de gentrification, cette discipline a rapidement investi les grands sujets de société liés au fait urbain. Mais d’où vient cette branche de la sociologie et en quoi est-elle essentielle dans la fabrique urbaine actuelle ?

Une longue histoire d’études urbaines, spatiales et sociales

La plupart des disciplines qui ont contribué aux approches du phénomène urbain ont eu recours à la notion de morphologie, mais les acceptions sont multiples, et l’un des enjeux de la conceptualisation réside à notre sens dans les moyens que l’on se donne d’articuler analyse spatiale et  analyse  sociale” Jean-Pierre FREY, “Prolégomènes à une histoire des concepts de morphologie urbaine et de morphologie sociale”.

La ville devient un objet sociologique quand de renommés sociologues, mais aussi philosophes et économistes tels que Max WEBER, Georg SIMMEL, Emile DURKHEIM ou encore Karl MARX, qui ont largement inspiré les experts contemporains de la discipline, commencent à s’intéresser aux ressorts sociaux des organisations urbaines. L’une des grandes influences de la sociologie urbaine actuelle émane de l’École de Chicago, un mouvement ayant émergé au début du XXème siècle, s’attachant à décrypter les impacts de la forte croissance démographique de Chicago, et plus largement, les problématiques liées à l’immigration dans les grandes villes des Etats-Unis et à l’assimilation de nouvelles populations au sein de la société américaine.

Prise de vue de Chicago ©️Andrew Seaman via Unsplash

Prise de vue de Chicago ©️Andrew Seaman via Unsplash

Les spécialistes français ont également participé à faire évoluer la discipline et ont réalisé d’importants travaux et études à ce sujet. Gaston Bardet est l’un des théoriciens de l’urbanisme dit culturaliste et Maurice Halbwachs de la morphologie sociale. Henri LEFEBVRE rédige des ouvrages ayant encore une véritable résonance aujourd’hui dont Critique de la vie quotidienne en 1958, et son manifeste Le droit à la ville, en 1967. Paul Henry CHOMBART DE LAUWE, sociologue qui se décrira plus tard davantage comme un anthropologue, se passionne pour les cultures urbaines et cultive une sociologie imprégnée d’humanisme progressiste. Raymond LEDRUT prône une sociologie au service d’une planification urbaine mieux informée et plus humaine, et comme le retranscrit bien l’article de Christian TOPALOV, Trente ans de sociologie urbaine, il affirme la vision suivante : “La ville doit être un lieu d’intégration sociale et la sociologie urbaine étudiera les conditions de la cohésion des unités qui composent l’espace : leur cohésion interne – il faut d’« authentiques quartiers » – et la cohésion du tout que constitue l’agglomération”. Cette liste d’approches, évidemment non exhaustive, permet de dresser un très rapide état des lieux de la pluralité des problématiques que tend à traiter la sociologie urbaine et des liens que cette discipline entretient avec la fabrique de nos villes.

Pourquoi intégrer des analyses sociologiques au processus de fabrique urbaine ?

La sociologie urbaine est ainsi intégrée à l’aménagement territorial depuis bien longtemps, mais elle a souvent été un support d’observations, d’analyses, davantage qu’un véritable outil opérationnel. Aujourd’hui, il est essentiel de penser et concevoir des villes pour et avec les habitants, n’excluant aucune catégorie de personnes, prenant en compte les changements démographiques et associant des dynamiques sociales et spatiales de nos territoires. De plus, les métiers liés à l’aménagement urbain ne cessent d’évoluer et il n’est maintenant plus rare d’associer aux équipes projet, généralement composées de promoteurs immobiliers, architectes, urbanistes et paysagistes, d’autres profils tels que des assistants à maîtrise d’usages, des designers, des facilitateurs, ou encore des écologues.

Les problématiques liées au développement durable, et plus particulièrement au pilier environnemental, ont grandement participé à l’évolution de la fabrique urbaine, notamment en participant à l’intégration de profils plus variés dans les équipes de conception. Les actions à ce sujet ont pu être diverses et variées : création de labels permettant de garantir la durabilité des projets urbains ; attention particulière portée au traitement paysager de nos territoires ; intégration de spécialistes de l’écologie, de la biodiversité ou de l’énergie aux équipes projet ; anticipation de l’impact environnemental des nouvelles constructions… Des métiers et des outils participent ainsi à faire émerger des modes de faire et de construire la ville plus responsables.

Dans la même logique, la croissance de la population urbaine et l’évolution de nos villes questionnent aujourd’hui la compréhension, la prise en compte et l’intégration des contextes sociaux et spatiaux de nos territoires au sein des projets urbains. Comment développer un projet cohérent avec des dynamiques locales existantes ? Pourquoi est-il nécessaire de partir du territoire pour créer un projet ? Mis à part les phénomènes d’étalement urbain qui entraînent l’investissement de terrains non urbanisés, les nouvelles constructions qui émergent sur un tissu déjà bâti, bouleversent généralement les vies de quartier, les paysages, les morphologies architecturales. L’objectif des équipes projet est de ce fait de s’imprégner du contexte et de l’identité locale, afin de s’assurer de la pérennité et la pertinence de leur projet, selon les besoins et les attentes du territoire. Et c’est en cela que l’intégration concrète de la sociologie urbaine dans l’aménagement de nos villes est intéressante.

Tissu bâti d’Istanbul ©️Luke Michael via Unsplash

Tissu bâti d’Istanbul ©️Luke Michael via Unsplash

De la recherche à la planification urbaine opérationnelle

Cette discipline peut être associée aux réflexions urbaines de manières très diverses. Dès la formation des futurs professionnels de la fabrique de la ville, il est important de consacrer des temps à l’apprentissage sociologique, afin de mêler l’expertise de l’urbanisme, de l’architecture, du paysage, aux sciences sociales et géographiques. Certains cursus universitaires et écoles spécialisées proposent d’ores et déjà d’intégrer des cours et chercheurs de la sociologie urbaine à leurs enseignements. Aurélie COUTURE, architecte et docteure en sociologie ayant rejoint l’équipe du Cabinet du Président de Bordeaux Métropole, évoque dans un entretien avec Julie Clerc, chargée de mission au centre d’innovation sociale le Forum Urbain, la répartition ingénieuse entre le travail de recherche et les tâches très opérationnelles qu’elle a expérimentée lors de sa thèse CIFRE. Il reste cependant du chemin à parcourir afin de créer des parcours davantage pluri-disciplinaires, experts sur ces sujets et offrant l’opportunité aux étudiants d’assister à des enseignements théoriques et pratiques, mêlant davantage la recherche à l’opérationnel.

Les analyses démographiques permettant de comprendre la typologie socio-économique des habitants d’une ville, d’appréhender le rapport qu’ont les citadins à leur territoire, la manière dont ils l’investissent et se l’approprient, ou encore d’aborder les pratiques de déplacements adoptées par les usagers selon les cultures de mobilités du territoire, font quotidiennement émerger des outils très concrets au sein de la fabrique urbaine. Concernant des problématiques liées à l’évolution durable et équitable de l’habitat par exemple, les expertes et experts de la sociologie urbaine ont, entre autres, accompagné le développement des programmes ANRU ou l’augmentation des parts de logements sociaux dans les opérations immobilières. De plus en plus d’études se concentrent également sur la participation citoyenne dans les processus urbains de concertation, de décision ou de construction. Cette observation a permis l’émergence d’outils efficaces pour libérer la parole et l’investissement des citadines et citadins au sein de leur vie de quartier. Dispositifs participatifs, stratégies de co-construction, méthodologies de co-innovation locale résultent en effet de recherches sociologiques, de l’évolution des morphologies sociales et spatiales de nos territoires, et de nouvelles attentes et convictions citoyennes.

L’intégration de cette discipline aux dynamiques urbaines ne pourra se pérenniser qu’à condition que des sociologues soient très concrètement associés aux équipes projet qui façonnent nos villes. Il serait pertinent de les faire participer à la rédaction des cahiers des charges qui cadrent les appels d’offres, afin d’introduire ces dynamiques sociales et spatiales dès les premières étapes. Une démarche qui se développe progressivement, notamment en France. Récemment Bordeaux Métropole a par exemple lancé une consultation, dans le cadre de l’évolution de son PLUI, afin de réaliser des études anthropologiques pour assurer la prise en compte de besoins locaux et l’état des lieux de la population sur son territoire. Par ailleurs, comme il est aujourd’hui tout à fait habituel de rédiger des notes architecturales, paysagères ou d’usages, venant détailler des propositions d’intentions de projet, la nécessité d’élaborer une note sociologique pourrait tout autant être généralisée.

La sociologie urbaine appliquée aujourd’hui aux échelles territoriales vastes, pourrait s’ancrer dans des dynamiques à l’œuvre localement. L’échelle des projets reste donc à investir, un environnement social où il existe d’ailleurs des écosystèmes locaux et des processus sociaux de proximité souvent écartés des réflexions et des dynamiques globales. Alors que les liens sociaux sont parfois menacés par le développement d’un nouveau projet urbain, la prise en compte de l’ultra-proximité pourrait permettre de préserver davantage ces derniers et même d’enrichir les rapports sociaux de proximité pour développer de nouvelles synergies. Dessiner collectivement des espaces qui répondent aux enjeux actuels et participer à la construction de villes non excluantes et adaptées à chaque contexte local, c’est en cela que réside tout l’enjeu et l’intérêt de lier cette discipline à la fabrique urbaine.

LDV Studio Urbain
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