Est-ce que le modèle campus inspire la ville ?

Université de l’Utah, États-Unis
16 Sep 2019 | Lecture 4 minutes

C’est la rentrée, et avec elle, ce sont quelques 2 680 000 étudiants qui vont commencer ou poursuivre leur formation dans l’enseignement supérieur. De nos jours, l’université ne représente plus une simple école. De grands sites tels que Paris Saclay, Campus Descartes, Campus Condorcet, forment des polarités concentrant savoirs universitaires, entreprises innovantes, et habitat. Ces clusters innovants transforment des morceaux entiers de villes et cherchent à impulser de nouvelles innovations.

Comment ce modèle qui lie domaine de l’enseignement, entreprises et usagers divers, inspire-t-il les villes et ses lieux ? Quels ponts existe-t-il entre le Campus et la Ville ?

Point historique : l’évolution des universités en ville

Le terme “campus” désigne une multitude d’espaces. Nous pouvons naturellement penser aux campus américains, qui regroupent amphithéâtres, restaurants, équipements sportifs et logements étudiants. Dans certaines régions rurales des États-Unis, les campus représentent d’ailleurs de véritables pôles culturels, au sein desquels les étudiants peuvent aller au musée, assister à des spectacles ou participer aux presses universitaires. Ces grands sites universitaires deviennent ainsi de nouveaux territoires : des villes dans la ville.

Le modèle campus peut également s’éparpiller dans la ville, ou la région, au lieu de se concentrer sur un territoire spécifique. C’est notamment le cas en France et en Angleterre. Généralement, une grande université contient plusieurs campus spécialisés dans un domaine particulier. Par exemple, l’Université Polytechnique des Hauts-de-France regroupe 5 campus à Famars, Valenciennes, Cambrai, Arenberg et Maubeuge. 5 communes différentes pour faire rayonner nationalement, voire internationalement, les étudiants et enseignants de la région !

En plus de la dimension spatiale, le modèle campus définit également une mixité d’usages et de services. Le site universitaire n’est pas seulement un lieu d’études, mais il est aussi un lieu de résidence, de restauration, et même de divertissement.

Les premiers modèles de campus, au sens de lieux d’apprentissage et de mixité fonctionnelle, apparaissent en France dès le Moyen-Age. Au sein de l’Université de Paris, laquelle était à l’époque réservée aux étudiants masculins, le théologien Robert De Sorbon fonde en 1254 le collège de la Sorbonne. Ce dernier n’est pas seulement créé pour transmettre les savoirs théologiques, mais également pour loger celles et ceux qui n’en ont pas les moyens. Un établissement qui mêlait déjà l’université à l’habitat en plein centre de Paris.

La Sorbonne, Paris

La Sorbonne, Paris © Robin Benzrihem via Unsplash

Plus tard, la première ville française à construire le modèle de campus que nous développons aujourd’hui est Caen. Pensée par l’architecte Henri Bernard, et inspirée par l’exemple anglo-saxon, cette cité universitaire (campus 1) regroupe depuis les années 1950 des bâtiments d’études scientifiques et littéraires, des restaurants et également des résidences étudiantes, ainsi qu’un gymnase, une piscine et deux bibliothèques.

Depuis, plusieurs phases de modernisation et de législation se sont succédées pour construire les universités d’aujourd’hui et de demain. Les événements de mai 68 créent de nouvelles dynamiques et modifient le statut de certaines universités. La loi relative aux libertés et responsabilités des universités de 2007 conduit peu à peu les établissements à l’autonomie financière. Enfin, le Plan Campus, mis en place en 2008, entreprend l’émergence de grands pôles d’apprentissage d’excellence.

Un nouveau modèle qui répond à une nouvelle demande

Toutes ces évolutions permettent de répondre aux nombreux enjeux urbains que représente l’université. Elles accompagnent notamment la croissance du nombre d’étudiants, et surtout le changement de mentalité de ces derniers.

Avec le développement des parcours professionnalisants, celui des nouvelles technologies, mais aussi avec la diversité des formations actuelles, les étudiants recherchent plus qu’un lieu d’apprentissage. Ils demandent un lieu polyvalent, hybride, dans lequel ils peuvent à la fois étudier, se restaurer, se loger, et être en interaction avec des chercheurs et des professionnels. C’est l’une des ambitions du Plan Campus : créer de véritables écosystèmes d’acteurs pour développer une offre complète de formations et d’usages, centralisée dans un lieu spécifique.

Ces changements s’adaptent également au contexte socio-économique actuel. L’émergence d’une génération qui a le choix de suivre un domaine particulier, le développement de nouveaux métiers, la mise en place de méthodes collaboratives participent à transformer nos universités et nos territoires. Les projets retenus par l’opération campus sont évalués, entre autres, par l’insertion du site universitaire dans son tissu régional, et par son impact territorial. Les établissements universitaires ont ainsi un rôle structurant et dynamisant à jouer sur les territoires dans lesquels ils s’implantent. Ils ne sont plus un simple ensemble d’équipements urbains, mais bien des acteurs d’urbanisme et d’aménagement à différentes échelles.

Enfin, la restructuration des universités entraîne de la valorisation immobilière, un enjeu territorial important en France. La construction de campus dans nos villes permet en effet de lutter contre la vétusté des locaux dédiés aux étudiants. Avec plus de 15 millions de m² bâtis, et près de 40% des surfaces en état dégradé ou moyen, le parc immobilier universitaire représente un défi majeur. C’est pourquoi de nombreux plans d’investissements ont été mis en place pour rénover les établissements, optimiser leur patrimoine et développer des sites innovants et spécialisés.

Les nouvelles technologies au cœur des campus

La spécialisation la plus répandue dans ces nouveaux complexes universitaires est celle des nouvelles technologies. C’est le domaine en vogue qui contribue à la mutation de la société, et l’innovation se retrouve autant dans les formations, que dans l’aménagement des campus qui reflète l’état d’esprit de l’enseignement qui y est promu.

Cela a notamment permis de réunir l’univers de l’entreprise, plus précisément des startups et de l’entreprenariat, avec les parcours proposés par divers campus. C’est par exemple le cas du projet en construction des campus de l’Université Paris-Saclay, qui devrait devenir l’un des sites les plus développés en termes de recherche et d’innovation. Le complexe universitaire regroupe déjà des fablabs, des pépinières et des espaces de coworking. Des lieux (incubateurs et accélérateurs) sont dédiés aux porteurs de projets entrepreneuriaux et aux startups innovantes. Cette concentration permet d’inciter les étudiants à s’engager dans des projets novateurs et ambitieux, et de les mettre en interaction avec des professionnels dans leur domaine.

Piloté par la Métropole et l’Université de Lyon, et dans le cadre de Lyon Cité Campus, le projet LyonTech – La Doua entreprend également le développement d’un grand pôle d’innovation en plein cœur du territoire métropolitain. Depuis 2016, le site universitaire est en phase de modernisation et a l’ambition d’élever le campus scientifique “au rang de référence européenne” assure Khaled Bouabdallah, président de l’Université de Lyon. Des espaces sont conçus pour l’entreprenariat, des surfaces dédiées aux entreprises, afin de favoriser les partenariats et créer ainsi un grand pôle d’attractivité économique.

L’innovation environnementale : un enjeu urbain

Un campus innovant ne représente pas seulement un établissement qui met en avant le numérique, la science ou les nouvelles technologies. C’est aussi une conception nouvelle qui prend sérieusement en compte les enjeux environnementaux. Le Plan Campus, mais également les objectifs fixés par la COP21, et ceux du Plan Vert de la loi Grenelle 1 ont défini des orientations en faveur de la transition écologique.

Université de Syracuse, États-Unis

Université de Syracuse, États-Unis © Ryan Jacobson via Unsplash

Cela concerne dans un premier temps l’aspect technique de construction ou de rénovation du site universitaire. Le campus LyonTech – La Doua entreprend par exemple dans son nouveau projet une réduction importante de la consommation énergétique des bâtiments existants. De plus, un partenariat a été convenu avec l’Agence de l’eau pour désimperméabiliser les sols et améliorer la gestion de l’eau sur le territoire. Ces actions sont notamment menées dans le but de développer un nouveau concept : l’éco-campus.

Après l’écoquartier, le “campus durable” transforme donc l’université et permet d’apporter une vraie dimension environnementale à la construction, ou à la rénovation de ces nouveaux espaces de savoirs. L’idée est de créer un concept écologique complet, tant dans la conception du bâtiment que dans son aménagement extérieur afin d’améliorer le cadre, et donc la qualité de vie des étudiants. C’est ainsi que plusieurs campus ont porté une attention particulière à l’axe paysager de leur site, et à la diversification des espaces verts. Cela a notamment entraîné une forte prise de conscience citoyenne étudiante, et plusieurs universités ont accueilli des associations écologistes au sein de leur établissement. C’est le cas des membres du Réseau Français des Etudiants pour le Développement Durable, présents dans de nombreux sites universitaires, tels que Paris, Toulouse, Strasbourg, ou Bordeaux.

Le concept d’éco-campus, c’est également l’idée de développer des formations qui répondent aux enjeux écologiques actuels et des parcours spécialisés dans les problématiques du développement durable. L’université de Strasbourg propose par exemple une formation universitaire “Environnement et écologie”, ainsi qu’une formation d’ingénieur “ChemBiotech” (mêlant chimie et biotechnologie) qui participe à préparer les futurs professionnels et chercheurs dans les secteurs de la santé, l’environnement, l’innovation et le développement. Paris-Saclay ambitionne également de devenir un vrai pôle d’innovations environnementales avec la future implantation de l’école AgroParisTech et l’intégration de plusieurs Instituts de la Transition Écologique au sein de ce campus urbain. Un nouveau modèle qui redessine complètement le territoire et qui peut créer un rayonnement à l’échelle internationale.

L’excellence et la compétitivité internationale

C’est une ambition forte : élaborer des nouveaux pôles d’excellence qui pourraient avoir une résonance mondiale. Que cela soit dans l’architecture, le tourisme, l’éducation ou bien l’innovation, toutes les grandes villes mondiales recherchent la tête du classement. L’attractivité d’un territoire peut résider dans de nombreux facteurs, notamment dans l’implantation d’un campus exemplaire en termes de formation, d’acteurs et d’aménagement.

En effet, le modèle campus permet la rencontre de nombreux acteurs, qu’ils soient étudiants, chercheurs ou professionnels, mais également l’effervescence d’idées et de projets. Les grands sites universitaires créent ainsi un environnement d’apprentissage et de travail qui favorise la productivité et la performance. L’objectif étant de devenir un exemple international.

Antoine Petit, le PDG du CNRS souligne notamment

La très grande attractivité de l’Université Paris Saclay sur l’échiquier mondial

Pour répondre aux défis urbains mondiaux que  représentent les transports et la mobilité,  l’Université Polytechnique Hauts-de-France (labellisé “Campus Innovant Transports Durables) collabore avec le technopôle Transalley. Les sites fédèrent l’industrie, la formation, la recherche et les pouvoirs publics, afin de rendre leur région la plus performante possible dans les secteurs de l’automobile et du ferroviaire. Ils conçoivent ainsi ensemble la mobilité d’aujourd’hui et de demain, grâce à la mutualisation de leurs services et moyens. Les entreprises, laboratoires et instituts sont rassemblés en un même lieu pour permettre le développement de concepts innovants et durables !

Pour se démarquer des autres universités françaises, mais surtout pour rivaliser avec les meilleures universités du monde, le gouvernement a mis en place les initiatives d’excellence. Initialement utilisées pour le Plan Campus, puis reprises par le Programme Investissements d’Avenir en 2010, cette distinction est attribuée par un jury international, après un appel à projets, et récompense les établissements d’enseignement supérieur et de recherche reconnus pour leur excellence scientifique et pédagogique. L’idée est bien d’assurer à ces universités, et ces territoires, une visibilité et une attractivité à échelle internationale.

L’initiative excellence est un outil qui a d’ailleurs incité, et permis aux grandes universités de multiplier les partenariats et l’innovation sur leur territoire. Cela a complètement transformé certaines villes, qui deviennent de véritables pôles mondiaux d’attractivité, grâce à la performance des acteurs et le foisonnement de nouveaux concepts.

Les universités peuvent devenir les vitrines des villes

Les universités peuvent devenir les vitrines des villes ©Unsplash

Le modèle campus : vers une nouvelle forme de cluster ?

Cette ambition d’exemplarité et d’excellence, mais également cette croissance de l’intégration de concepts innovants dans la construction et le fonctionnement des sites universitaires, peut transformer le campus au point que l’enseignement ne soit plus l’usage principal.

En effet, certains campus se développent sur le modèle d’un cluster. Qu’ils soient spécialisés dans le secteur de la mobilité, celui de la santé ou bien dans le numérique, l’objectif d’un cluster d’entreprises est bien de faire émerger un pôle de compétitivité, de rayonnement, et de créer un réseau local et de proximité pour connecter les acteurs. C’est tout à fait ce que développent les grands sites universitaires actuels.

De plus, certains campus entament un tel développement en termes de taille, mais aussi de partenariats, qu’ils métamorphosent des morceaux entiers de villes, pour finalement créer un nouveau territoire. C’est le cas de la Fondation Sophia Antipolis, première technopole européenne, dans laquelle se confondent centres d’enseignement supérieur, entreprises et entités de recherche. Son rayonnement permet de rassembler près de 60 nationalités différentes en Alpes-Maritime. Ces multiples synergies locales font de Sophia Antipolis une référence mondiale en matière d’innovation.

Le modèle campus séduit donc pour son approche et notamment pour sa capacité à impulser des projets innovants, de par les synergies créées entre différents acteurs et la place laissée à l’innovation. A ce propos, il est clair que le Campus Google a marqué les esprits pour son rôle dans l’émergence et la concrétisation de nouvelles manières de travailler. Tout est mis à disposition du salarié, lui donnant la possibilité de profiter d’espaces communs, de services inédits, mais le rendant aussi captif de son environnement de travail. Situé en plein cœur de la Silicon Valley, ce campus reflète aussi la limite d’un modèle fermé sur lui-même, devenant quasiment une bulle à part, une « potentielle » enclave dans la ville, où évolue un monde coupé de la vie urbaine dans son ensemble. Alors, comment ouvrir le campus sur la ville ? Et n’y a-t-il pas un modèle français à inventer ?

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