Demain la ville dans le rétro! Néo-ruraux d’hier et d’aujourd’hui

Traction animale en maraîchage - L'atelier Paysan/Flickr
24 Fév 2022 | Lecture 3 minutes

« Demain la ville dans le rétro ! » est une nouvelle série d’articles que nous vous proposons à l’occasion des 10 ans du blog que nous célébrons cette année. Chaque mois, en collaboration avec notre partenaire historique Usbek & Rica, nous vous proposerons un retour sur des prédictions que nous avions énoncées il y a 10 ans. Cette rétro-prospective anniversaire nous permettra des passer chaque prédiction au crible de notre présent, analyser sa fiabilité et sa justesse, et pointer les nouveaux éléments à prendre en compte qui vont (peut-être) changer la donne. Car sans ce retour critique sur les prédictions, nous ne sommes que des « marchands d’avenir » et nos paroles sont exemptées de toute responsabilité.

Pour le 1er épisode de cette série retour sur les néo-ruraux! 

C’est la tarte à la crème depuis plus de 20 ans : « l’exode urbain » est en cours, la grande transhumance des urbains a commencé. Comme un miroir à l’exode rural qui avait vu les jeunes ruraux partir en ville pendant l’industrialisation puis l’urbanisation de la France, les villes, aujourd’hui polluées et aliénantes, ne seraient plus au cœur des parcours de vie. Les campagnes – où la vie est censée être plus douce et harmonieuse – sont le nouvel El Dorado… Les récits fleurissent dans les médias, des changements de vie spectaculaires et radicaux, aidés par le numérique et l’engouement écologiste.

Guerre des mondes

Il faut dire que pendant la dernière décennie, les questions d’urbanisme et d’aménagement du territoire ont eu un certain succès dans le débat public. Si les travaux de Richard Florida avaient prophétisé début 2000 la réinvention des centres urbains post-industriels avec son concept de classe créative, ils symbolisent aussi le retour d’une opposition forte entre ville et campagne. Les villes connectées mondialisées et végétalisées seraient des territoires d’opportunité et de réussite, quand les campagnes seraient des territoires isolés et oubliés.

Le discours sur la France moche s’est noué à la critique de l’étalement urbain : la faute aux grandes surfaces, les centres villes des communes se dévitalisent au profit de zones d’activités commerciales sans fin. Lancé en 2018 par le gouvernement, le programme Action Cœur de Ville vise à favoriser le maintien ou le développement des fonctions commerciales et résidentielles dans les centres des villes moyennes. Le livre la France périphérique du géographe controversé Christophe Guilluy est venu acter cette idée rampante que les zones pavillonnaires et rurales auraient perdu au jeu de la mondialisation. Qu’elle soit réelle ou non, le mouvement des Gilets Jaunes a bien sûr porté cette idée dans l’imaginaire collectif.

Rond point d'une zone commerciale - Lionel Allorge/Wikipédia

Rond point d’une zone commerciale – Lionel Allorge/Wikipédia

Où sont les néo-paysans ?

Pourtant d’autres auteurs sont venus nuancer : un discours critique s’attaque aux « métropoles barbares », pour reprendre le titre du livre du géographe Guillaume Faburel. Le néolibéralisme et la productivité auraient rendu les grandes villes inhumaines. Tout un courant biorégionaliste s’est ainsi efforcé de repenser l’écologie par le territoire et la ruralité, en réduisant (théoriquement) la taille des villes. Pour cette écologie politique, il faut en finir avec les grandes villes, il faut partir.

Ces phénomènes semblent difficiles à quantifier : d’un côté, les néo-paysans qui travaillent la terre sont mal identifiés par les institutions d’après la géographe Hélène Tallon ; de l’autre, les « extra-urbains » qui ont gardé leur emploi et travaillent à distance ont des parcours plus souples, avec parfois un pied dans chaque monde. Juste avant la pandémie, l’Insee nous remettait un peu les pieds sur terre : 90% des parisiens qui quittent la capitale s’installaient dans une commune urbaine et 58% restaient en Île de France. Les néoruraux étaient alors très minoritaires.

Mesurer le monde d’après

Qu’en est-il du « monde d’après » ? Dans les colonnes du Monde, le géographe Olivier Bouba-Olga rappelle les faits : « L’hypothèse selon laquelle on assisterait à un « exode urbain » au profit des villes moyennes et des territoires ruraux, très souvent avancée, est difficile à valider ou à invalider, en raison de l’absence de données suffisamment récentes sur les mobilités résidentielles. » Les seules transactions immobilières ne permettent pas de refléter fidèlement les déménagements dans un sens ou dans l’autre.

Afin de contourner le problème, le chercheur s’est appuyé sur les données du ministère de l’Éducation nationale sur les inscriptions scolaires. « Avant la crise sanitaire (2016-2019), les inscriptions dans les vingt-deux métropoles étaient en hausse de + 0,14 % par an, alors qu’elles baissaient dans le pays (-0,56 %). Entre la rentrée 2020 et la rentrée 2021, elles ont fortement baissé dans les métropoles (-1,76 %), plus que dans l’ensemble du pays (-1,40 %). » Ainsi, Olivier Bouba-Olga rejette l’idée d’un « exode », mais constate un réel changement.

Comme pour confirmer cette tendance, on a observé des problèmes de sur-tourisme et de forte de hausse des prix de l’immobilier ces dernières années dans certaines régions prisées comme la Bretagne, le Pays-Basque ou dans une moindre mesure la Corse et les Hautes-Alpes. Les métropolitains confinés se sont précipités pour acheter des résidences secondaires au vert. Accueillis par des tags « Parisiens barrez-vous » et « vous êtes le virus », ils ont ainsi contraint certains locaux à déménager. On a ainsi vu apparaître le terme de zoom town pour décrire ces petites villes à taille humaine, « idéales pour télétravailler » tout en étant proches de la nature. Reprenant l’idée d’exode, le chercheur américain Joel Kotkin parle d’un « âge de la dispersion ».

Dans la Civilisation du Cocon, Vincent Cocquebert analyse les travers de notre société numérico-sédentaire - Arkhê

Dans la Civilisation du Cocon, Vincent Cocquebert analyse les travers de notre société numérico-sédentaire – Arkhê

Le système métropole

Ces différents chiffres et exemples ont tous leurs limites, ils s’attachent à décrire une réalité très précise et ne parviennent pas à traduire la multiplicité des parcours possibles. Ils permettent tout de même de prendre la température en temps réel. Il existe un départ des métropoles, c’est clair. Paris a perdu une dizaine de milliers d’habitants par an entre 2013 et 2018. Dans un sondage d’opinion IFOP de 2019, 81% des urbains déclaraient le mode de vie campagne comme idéal. Paris a perdu une dizaine de milliers d’habitants par an entre 2013 et 2018.

Mais il ne faut pas vendre la peau de l’ours trop vite. Les résultats anticipés d’une étude du Réseau Rural Français et du Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) montrent que rien n’est joué. « La pandémie de Covid-19 n’a pas bouleversé de fond en comble les structures territoriales françaises, qui restent marquées par la centralité des grands pôles urbains ». S’il fallait résumer, les métropoles continuent à faire fuir, mais elles continuent à croître… Les néoruraux traduisent davantage une évolution culturelle, c’est-à-dire un changement de regard sur la campagne, qu’une réalité démographique.

Usbek & Rica
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