Avons-nous perdu la singularité architecturale de nos territoires ?

Photo de couverture Saint Jean de Luz ©Mario Gutti sur Getty image
5 Jan 2023 | Lecture 3 minutes

Maisons en pierre sèche du sud, à colombage de l’est, à brique du nord, en bois en montagne… Pendant des millénaires, l’Homme a construit avec les matériaux qu’ils trouvaient à proximité, créant des architectures vernaculaires qui marquent aujourd’hui les identités et paysages des territoires français. Une logique qui semble s’être atténuée avec la standardisation de l’architecture qui caractérise le XXème siècle.

Un patrimoine architectural local et singulier

La richesse des paysages architecturaux est intimement liée à la richesse des paysages naturels français. Notre territoire est soumis à une géographie variée qui s’étend des côtes océaniques, aux hauts sommets alpins, mais également à des climats différents, plus chauds au sud, et humides à l’ouest. Autant de différences qui ont poussé les Hommes à construire en fonction de l’environnement dans lequel ils se trouvaient. Techniques constructives historiques, matériaux locaux, acclimatation au contexte… Autant d’éléments qui ont favorisé des architectures ancrées dans leur territoire aux formes et esthétiques singulières et qui ont fabriqué les paysages de nos mondes ruraux.

Il est pourtant souvent difficile de se rendre compte de la variété architecturale qui est présente sur le territoire français. De par son habitat traditionnel et vernaculaire, aux infrastructures ou encore édifices religieux, chaque territoire porte sa singularité. C’est ce qu’ont voulu souligner l’artiste Nelly Monnier et l’architecte Eric Tabuchi avec leur ambitieux projet de l’Atlas des Régions Naturelles. Depuis plus de six ans, ce duo sillonne les routes françaises pour photographier leurs découvertes architecturales.

En tout, ce sont près de 12 000 clichés qui sont recensés au sein de cet outil incroyable.  Chaque entité photographiée se voit attribuer une typologie ce qui va permettre de comparer les architectures et les formes urbaines des quatre coins de la France. Les artistes ont d’ailleurs fait le choix de localiser leurs clichés au sein d’une carte de la France bien précise : celle des Régions Naturelles, c’est-à-dire des territoires historiques et de leur dénomination première qui corrèle fortement avec les modes de construction vernaculaire photographiés.

 

Interview d’Eric Tabuchi et de Nelly Monnier ©Cité de l’architecture

Arpenter l’Atlas des Régions Naturelles, c’est tout d’abord se rendre compte de cette richesse patrimoniale et architecturale de nos territoires. Mais c’est également une occasion inouïe de (re)découvrir les singularités de chaque lieu, et d’interroger les liens entre géographie, histoire et architecture.

Même si l’outil ARN illustre la diversité des paysages architecturaux français, il est parfois difficile de voir ces particularités locales, notamment en zone urbaine et périurbaine.

Une production architecturale qui s’uniformise ?

Le XXème siècle sonne dans le monde de la construction, comme d’ailleurs dans bien d’autres domaines, une véritable révolution. L’invention du béton et sa démocratisation vont profondément bouleverser les modes constructifs et plus largement les architectures dessinées. Le béton offre de nouvelles perspectives : on peut désormais construire plus vite, plus grand, et proposer de nouvelles formes. Toitures plates, structures autoportantes, larges ouvertures, autant de nouveaux critères esthétiques qui se sont imposés grâce aux pères fondateurs de l’architecture moderniste.

Les prouesses liées au béton ont favorisé son implantation sur l’ensemble du territoire. Avec l’augmentation constante de la population, notamment en ville, mais également avec les reconstructions post-guerre, de nombreux ensemble d’habitation similaire, grands ensembles, sortent de terre partout en France. De Marseille à Lille, les logiques constructives s’uniformisent, laissant place à des esthétiques architecturales quasi similaires.

ZAC Confluence à Lyon ©vwalakte sur Getty image

ZAC Confluence à Lyon ©vwalakte sur Getty image

Le résultat après 70 ans d’urbanisation intense ? Un paysage architectural qui semble perdre de sa singularité. Preuve en est avec le développement des ZAC (zone d’aménagement concertée), qui viennent s’implanter au sein de nouveaux espaces à urbaniser. Derrière ces nouvelles constructions, on retrouve un cahier des charges quasi similaire à l’ensemble du territoire : les logements sont produits en forme de plots, dont l’esthétisme est souvent similaire d’une ville à l’autre. Derrière ces zones d’aménagements, les attentes ne sont pas forcément contextualisées aux enjeux locaux (climatiques, sociologiques…), mais également aux traditions constructives locales. Collectivités, aménageurs, architectes semblent désormais orienter leurs attentes sur des esthétiques communes, qui représentent davantage le symbole d’une époque que d’une région.

Un retour à la matière : à la recherche d’un vernaculaire moderne ?

L’important développement de l’architecture vertueuse ces dernières années a cependant remis au goût du jour des matériaux et modes constructifs issus des architectures vernaculaires locales. Chanvre, pierre, paille, terre, bois… Autant de matières sèches qui refont leur apparition dans les projets urbains, y compris dans des ZAC devenues de plus en plus ambitieuses en termes d’écologie. Des savoir-faire qui ressurgissent et tendent à limiter l’utilisation du béton. Derrière ces pratiques, des filières de matériaux de bio-construction se re-structurent au fur et à mesure et accroissent leur capacité à répondre à plus de marchés, plus rapidement.

Une frugalité heureuse en termes de matières mais aussi de modes constructifs qui rappelle l’essence des habitations traditionnelles, où la matière locale était celle privilégiée. Pour autant, sommes-nous à un retour d’une différenciation architecturale en fonction des territoires ? Pas totalement sûr : malgré le retour à des matières locales pour les constructions, les formes architecturales évoluent. Les attentes en termes d’usages, mais également l’évolution du climat ou encore des structures familiales poussent les architectes à faire autrement que leurs prédécesseurs.

Sommes-nous alors en train de créer un vernaculaire moderne ? En garantissant une relation fine avec le contexte local, l’architecture frugale se base sur les mêmes principes fondateurs que ceux des architectures traditionnelles en tirant un maximum parti des ressources locales. Même si cette pratique architecturale reste malheureusement encore trop à la marge, le potentiel qu’elle offre pourrait également permettre à chaque territoire de se reconnecter avec son identité locale, tout en offrant aux architectes une possibilité immense d’innover dans les formes et les esthétiques.

LDV Studio Urbain
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