Comment réhabiliter l’architecture brutaliste ?

23 Déc 2021 | Lecture 4 min

Anne Lacaton, une des deux dernières lauréates en date du prix Pritzker déclarait à cette occasion « La démolition est un gaspillage de beaucoup de choses – un gaspillage d’énergie, un gaspillage de matériaux et un gaspillage de l’histoire ». Une déclaration qui met sur le devant de la scène un mouvement qui semble se renforcer d’année en année, celui de la réhabilitation en architecture.

Dans le cadre du patrimoine bâti de style brutaliste, ces transformations doivent répondre à des défis particuliers, qu’elles soient de nature technique ou liées à la perception du grand public de ce mouvement architectural singulier, symbole d’un autre siècle.

Le brutalisme : entre amour et haine

Le brutalisme en architecture est défini comme étant une “tendance architecturale contemporaine qui privilégie l’emploi de matériaux bruts, la non-dissimulation de l’infrastructure technique et la liberté des plans.”

Ce mouvement architectural est reconnaissable par ses assemblages et répétitions d’éléments structurels, le plus souvent de ses fenêtres. C’est un style brut et fonctionnel qui se passe d’ornements et de fioritures, avec une utilisation plus fréquente du béton comme matériau principal. Il est  issu d’un mouvement moderne, hérité du Royaume-Uni et s’est développé après la Seconde Guerre mondiale dans les années 1950. Durant cette période, les destructions causées par les bombardements, ajoutées aux difficultés économiques dans le pays, ont poussé les pouvoirs publics à promouvoir des modes de construction bon marché pour l’habitat mais également pour les espaces commerciaux et bâtiments publics. Ces techniques se sont avérées très efficaces dans la reconstruction du pays. C’est pourquoi le brutalisme a rapidement inspiré d’autres pays et atteint son apogée au milieu des années 1970 au niveau international. C’est ainsi que de nombreux architectes ont adopté et s’approprient depuis, ce style architectural et ses caractéristiques singulières.

L’inspiration initiale de ce mouvement moderne provient principalement des œuvres architecturales de Le Corbusier. En effet, lorsque l’on évoque ce dernier, on pense aussitôt à son projet d’Unité d’habitation comprenant la célèbre Cité radieuse de Marseille ou  encore au Complexe du capitole de Chandigarh en Inde. Des chef-d’œuvres aujourd’hui classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, tous réalisés sur les principes du courant brutaliste avec l’utilisation du béton armé.

Pour autant, quelques décennies après l’essor du mouvement, à l’occasion des rénovations urbaines notamment, le rapport à l’esthétique brutaliste a divisé les pensées. D’un côté, certains ont appelé à la démolition de ces immeubles, jugés sans valeur architecturale. De l’autre, nombreux revendiquent le droit de préserver ces bâtisses, perçues comme étant des chefs-d’œuvre architecturaux. Alors qu’aux Etats-Unis certains immeubles brutalistes sont classés “bâtiment le plus laid au monde”, au Royaume-Uni, les édifices de ce mouvement sont intégrés, depuis 2012, au sein de la liste des monuments protégés par le Fonds mondial pour les monuments. Cette différence de point de vue s’explique principalement parce que l’architecture brutaliste a été pensée de manière à trouver des solutions de reconstruction rapide, avec peu de moyens financiers pour reloger les citoyens. Avec la pénurie des matériaux d’après-guerre, le béton, la brique et le bois ont alors été utilisés et de manière brute, dans la majorité des reconstructions urbaines. L’art brutaliste est alors une forme née de la nécessité et c’est pourquoi après les années 70, il a peu à peu été critiqué et associé à la pauvreté et au déclin social.

Source : Samuel Regan-Asante sur Unsplash

Source : Samuel Regan-Asante sur Unsplash

Cette ambiguïté sur l’esthétique du brutalisme a engendré un délaissement des immeubles bâtis durant cette période. Seulement, comme pour tous les bâtiments, un entretien régulier est nécessaire. De plus, le béton est un matériau ayant tendance à se détériorer rapidement en raison de la rouille des renforts métalliques intérieurs. Les bâtiments publics et habitations conçus durant cette période souffrent donc aujourd’hui de négligences. On les retrouve d’ailleurs souvent aujourd’hui dans des conditions d’insalubrité, inadaptées au confort et normes actuelles. La dégradation et le délaissement du bâti ancien construit durant cette période d’après guerre, ont poussé l’Etat à s’engager dans une démarche de politique de rénovation urbaine radicale, par le développement d’une action de démolition/reconstruction neuve. Une action qui a engagé la destruction de plusieurs immeubles d’architecture brutaliste.

Ces démarches ont ainsi intensifié les débats sur la préservation du brutalisme et certains admirateurs tentent de défendre cette architecture. C’est le cas des principaux représentants de ce courant que sont entre autres Marcel Breuer, Ernő Goldfinger, Jacques Kalisz ou encore Bertrand Goldberg. Le Corbusier a également participé à la sauvegarde du brutalisme, qu’il considère comme une forme d’architecture révolutionnaire portant un message social et politique dans une période de crise sévère. Pour les modernistes, ces techniques architecturales possèdent des atouts importants qu’il ne faut pas négliger. En effet, le béton était un matériau futuriste pour l’époque, en mesure de réaliser les rêves utopiques d’habitat de masse et de rénovation urbaine et ces revendications ne sont pas passées inaperçues. En 1972, La tour Trellick de Londres de 31 étages, conçue par l’architecte Erno Goldfinger, a été classée monument historique pour son aspect architectural décrit comme étant exceptionnel en 1998. Aujourd’hui,on observe une véritable renaissance du style brutaliste qui est réapproprié dans l’art et la culture populaire. En effet, des photographies artistiques, des fresques de street art, mais également un développement de son usage marqué dans la conception de films de science-fiction apparaissent et permettent le renouveau de cette architecture.

Des qualités à valoriser : un patrimoine à mettre en valeur

Il est vrai cependant que l’architecture brutaliste est complexe à réhabiliter en raison de sa construction en béton armé. Elle est également difficile à démolir, ce qui ne fait que compliquer encore plus le débat public sur la question de sauvegarde ou non de ces immenses bâtisses. Il est alors important de se questionner aujourd’hui sur l’enjeu écologique de ces opérations lourdes.

La cité des Bleuets Capture d’écran twitter

La cité des Bleuets Capture d’écran twitter

Que ce soit pour la réhabilitation ou la démolition de ces infrastructures, l’investissement financier que représentent ces actions est majeur pour les collectivités concernées. C’est pourquoi ces bâtiments ont souvent été délaissés par les communes et collectivités dans les opérations de renouvellement urbain. Néanmoins, même si le budget est très élevé, les opérations de démolition ont des répercussions notables sur l’environnement. Alors certaines communes ont pris l’initiative de sauvegarder des structures brutalistes, montrant que la réhabilitation de ces immeubles n’est pas impossible.

C’est le cas du quartier des Bleuets à Créteil. Achevé en 1962, cet ensemble de bâtiments regroupait 600 logements sociaux, auxquels on a attaché une réputation “difficile”.

Un quartier marqué par sa dégradation et par l’insalubrité de ces logements, qui avait alors toutes les chances d’être démoli en grande partie. Pourtant, une opération de réhabilitation a été mise en place et achevée en 2018. De nombreux aménagements ont alors été réalisés dans le but de créer une véritable aération à cet espace cloisonné. Pour cela, un bâtiment a été totalement déconstruit afin de créer une voie reliant l’ensemble des îlots. Une amélioration a été apportée sur l’environnement, le paysage et sur l’aspect écologique du site, notamment par la création d’un parc vallonné, d’un jardin partagé et l’implantation de niches destinées à favoriser la réintégration de la biodiversité. Quant au bâti lui-même, un gros travail a été effectué sur le traitement et la protection des façades mais également sur leur isolation. Enfin, à l’intérieur des appartements, des cloisons ont été supprimées afin d’offrir une plus grande luminosité aux pièces de vie. Cette opération de réhabilitation a permis de baisser les charges des résidants en faisant passer les logements d’une étiquette énergétique F à C mais surtout à contribuer au changement du regard porté sur le quartier des Bleuets.

Un autre exemple est intéressant. Celui du quartier de la Mouzaïa à Paris. Ces immeubles de bureaux datant de 1924 et 1974 ont fait l’objet d’une requalification complète, pour devenir un lieu d’accueil de l’armée du Salut, une résidence pour étudiants et jeunes travailleurs, ainsi qu’un ensemble d’ateliers artistiques. Cette réhabilitation s’est révélée complexe, car il s’agissait d’une opération tiroir dans laquelle les locataires ont été temporairement déplacés vers des logements de courtoisie le temps des travaux de leurs appartements. Les immeubles résidentiels de La Mouzaïa étaient également mal perçus par les riverains. Suite à la restauration de ces bâtiments, le discours et l’image de ces riverains ont changé et l’un des bâtiments rénové a été classé “Architecture contemporaine remarquable du XXe siècle”.

Ces exemples nous montrent que la réhabilitation est possible et doit aujourd’hui être envisagée avant d’avoir recours à la démolition, car de nombreux enjeux entrent en compte. En effet, on assiste dans le monde à un besoin en matières premières, indispensables à notre développement économique, qui ne cesse de croître. Cette extraction qui s’accélère engendre une raréfaction des ressources et un coût économique et environnemental important. Il est donc indispensable de réformer ces pratiques. Même si la réhabilitation de l’architecture brutaliste peut s’avérer technique et onéreuse, il semble important qu’aujourd’hui le travail de restauration et préservation du patrimoine architectural devienne une priorité !

Logements collectifs du mouvement moderne à Vienne Source : Nick Night sur Unsplash

Logements collectifs du mouvement moderne à Vienne Source : Nick Night sur Unsplash

Ce qu’il faut retenir de la réhabilitation de l’architecture brutaliste

Ainsi, le brutalisme à fait l’objet de différentes vagues d’appréciations et de dépréciations depuis l’après-guerre. Ce qui est certain aujourd’hui c’est que peu importe l’intérêt que l’on porte à l’architecture brutaliste, la réhabilitation de ses bâtiments est possible et la démolition n’est plus une nécessité. Au contraire, il est de plus en plus évident qu’il s’agit de revoir les manières de reconstruire les villes et de favoriser les opérations de réhabilitation au regard des enjeux actuels. En effet, au-delà de “fabriquer une mémoire heureuse des lieux”, tel que pouvait le dire l’architecte Roland Castro lorsqu’il parlait déjà de remodelage, la réhabilitation permet de répondre aux problématiques écologiques en limitant les émissions carbones, particulièrement importantes lorsque l’option de démolition est choisie. Mais également de contribuer à l’amélioration de l’image des quartiers, d’apporter aux résidents une meilleure qualité de vie et de contribuer au changement de regard sur l’architecture brutaliste.

En résumé, le réinvestissement de l’architecture brutaliste, au profit d’une ville réadaptée à nos usages et aux enjeux actuels, peut réellement être bénéfique au territoire et à ses habitants. Ainsi, pour demain, les changements portés sur les politiques de rénovation  urbaine des quartiers dégradés et notamment des quartiers sujets à l’architecture post-modernisme, pourraient nous permettre de fabriquer des villes plus en phase avec les nouveaux besoins actuels, par le développement d’une démarche plus durable, plus sociale et plus responsable de l’environnement.

LDV Studio Urbain
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