Comment les jeunes souhaitent-ils vivre la ville de demain ?

Comprendre ce que les nouvelles générations imaginent de l’évolution des villes et de leurs modes de vie, c’est l’ambition que se sont donné l’institut Ipsos et le média Business Immo en interrogeant 1037 jeunes âgés de 18 à 30 ans.
Cet automne, les résultats de l’enquête ont été rendus publics et discutés avec un panel de décideurs et professionnels de l’immobilier.
Quels sont les grands enseignements à en tirer ? Comment les jeunes envisagent d’habiter la ville dans les années à venir ?
Décryptage de l’enquête.
Dans cette étude intitulée “Les jeunes Français et la ville de demain”, Business Immo et Ipsos ont récolté les attentes et envies d’un millier de répondants de la France entière en lien avec l’immobilier. Le questionnaire invitait les jeunes à se projeter dans leur vie future à travers les thématiques de l’habitat, du travail et de la consommation. Entre évidences et surprises, les résultats sont à lire avec une pincée de sel.
Devenir propriétaire d’une maison individuelle : l’idéal pavillonnaire toujours d’actualité pour les nouvelles générations ?
L’enquête révèle que les jeunes se projettent en majorité dans de l’habitat individuel, en particulier en maison individuelle. Seuls les parisiens et habitants de grandes aires urbaines et métropolitaines envisagent en premier choix l’appartement. Ce désir de pavillonnaire semble fortement corrélé à la situation maritale : les personnes en couple préférant la maison individuelle tandis que les célibataires se voient plutôt vivre en appartement. Quel que soit le type de logement, 88% des répondants indiquent vouloir disposer d’un espace extérieur.
La colocation et le coliving quant à eux sont globalement écartés, en dépit de l’offre grandissante. S’agit-il d’un problème de compréhension, ou d’un réel décalage entre l’offre et la demande ?
Enfin, comme leurs aînés, une grande part des jeunes interrogés souhaitent accéder à la propriété (77%), le principal frein étant économique.
Fuir les grandes métropoles pour s’installer en villes moyennes ?

Chabe01, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
A la question “Dans quel type de ville pensez-vous habiter ?”, les villes moyennes arrivent en 1ère position (36%) suivies des villages (22%) puis des métropoles régionales (21%). La région parisienne (16%) ne semble plus très attractive, mis à part pour les parisiens souhaitant rester à Paris. A l’inverse, la ville moyenne confirme sa place de nouvel idéal, aussi bien pour des habitants de petites communes que de grandes métropoles. Les villages restent favoris des jeunes ruraux dont à peine 10% pensent déménager dans une métropole ou à Paris.
Travailler depuis chez soi ou à proximité

rawpixel.com, CC0, via Wikimedia Commons
Pour ceux dont le métier le permet, le domicile est le lieu de travail préféré (38%) mais le bureau n’est pas loin derrière (34%). À la Défense, les jeunes professionnels interrogés en micro-trottoir disent préférer le bureau pour la concentration, la séparation travail et vie privée, mais surtout pour le contact humain : “C’est nécessaire, surtout quand on vit seul”. Quant à la localisation dudit bureau, la proximité du domicile est le critère numéro un. En particulier pour les femmes et les quasi-trentenaires – réduire le temps de trajet pour mieux concilier travail rémunéré et travail domestique ? L’accessibilité en transports en commun est également un critère de choix.
Environnement de travail : des parcs et des cafés, plutôt que des tours et des parkings
D’après ce sondage, l’implantation dans un environnement de qualité est plus importante que la proximité d’une grande métropole ou d’autres entreprises. Un quartier vivant (avec commerces, restaurants et lieux culturels) serait ainsi plus attractif pour les nouvelles générations qu’un grand campus en périphérie ou qu’un quartier d’affaires. Un critère assez nouveau fait également son apparition : la proximité d’espaces naturels, mentionnée par 20% des répondants. Les tours de bureaux quant à elles ne font plus vraiment rêver les jeunes : moins de 15% disent vouloir y travailler.
Coworking et flex-office peinent à convaincre ?
Contre toute attente, le bureau individuel est la solution préférée par les jeunes devant l’open-space. Ce dernier semble également plutôt apprécié, mais à condition d’avoir un bureau attitré. Le flex-office et le coworking ne récoltent que peu de voix en tant que tels. On peut supposer que pour les rendre attractifs, au moins sur le papier, il faudrait mettre en valeur les avantages pouvant compenser l’absence de place attitrée : confort, équipements partagés, proximité du domicile …
Une consommation “multi-canal”
En matière de lieux de consommation, la majorité fait ses courses en supermarché ou hypermarché. L’étude ne permet cependant pas de déterminer si cela relève d’une préférence ou d’une question de pouvoir d’achat. Pour le shopping non-alimentaire, c’est étonnamment le centre commercial qui arrive en tête, mais la plupart des répondants rapportent des pratiques “omnicanal” avec une plus ou moins grande portion d’achats en ligne.
Des experts assez sceptiques face aux résultats
La présentation des résultats a été suivie d’interventions d’une dizaine de professionnels et décideurs, quelque peu surpris de constater que les souhaits de la nouvelle génération étaient finalement assez proches de ceux des générations précédentes. Devenir propriétaire d’un logement individuel avec jardin, avoir son propre bureau, faire ses courses à l’hypermarché … Un jeune serait-il donc “avant tout un vieux en construction”, comme en concluent certains ?

Leah Newhouse
Les intervenants ont cependant nuancé l’interprétation de ces résultats. Il fallait tout d’abord tenir compte de la formulation des questions : “Dans 5 ans, où pensez-vous habiter ?” demande aux répondants de se projeter dans un futur où ils seront moins jeunes. Paula Szejnfeld Sirkis a de plus souligné l’importance de lire entre les lignes pour distinguer besoins et solutions. Pour elle, le souhait de maison individuelle reflète un besoin de liberté qui pourrait être comblé par d’autres solutions que le modèle pavillonnaire. Celui-ci, symbole d’indépendance, de réussite et de stabilité pour les générations précédentes, serait envisagé par les nouvelles générations à défaut d’autres imaginaires.
Des envies incompatibles avec les limites planétaires et économiques ?
L’enjeu serait donc de répondre aux besoins des jeunes locataires et primo-accédants tout en tenant compte des limitations économiques et écologiques du XXIème siècle. Comment concilier sobriété foncière d’une part, et désir d’espaces, de nature et de confort ? Pour Fadia Karam, il faudrait traduire les avantages de la maison individuelle dans du collectif grâce à des espaces généreux, traversants, des cours privatives arborées et des logements en hauteur avec une vue dégagée. Quant au besoin d’espace, c’est au niveau du quartier qu’on pourrait le trouver. Elle propose de travailler les quartiers comme des biens partagés, propices au développement de lien social. Selon Alain Taravella, il s’agit avant tout de faire du logement compact et abordable. Face à la baisse du pouvoir d’achat et à la crise du logement qui s’annonce, il faut faire des logements que les jeunes peuvent se payer. L’architecte Jordan Bomon assure que la mixité d’usage, même si elle n’est pas plébiscitée par les jeunes en tant que telle, pourrait rendre l’habitat compact plus désirable. Mutualiser des lieux comme la chambre d’amis, les espaces de sport et de récréation permettrait de compenser la réduction des espaces individuels. Tandis que la proximité du lieu de travail, dans un esprit “ville du quart d’heure” pourrait redonner envie de fréquenter les bureaux.
Malgré un apparent décalage entre les souhaits exprimés par les jeunes et les solutions immobilières qui se développent actuellement (coliving, flex-office, mixité d’usage, habitat compact…), les panélistes affirment donc qu’une compatibilité est possible à condition que les avantages soient mieux connus. Il aurait été intéressant d’entendre des jeunes s’exprimer sur ces solutions. S’agit-il bel et bien d’un manque de connaissance ? Il serait intéressant de poursuivre l’enquête avec des propositions moins conventionnelles : tiny houses, polyactivité, autoconstruction, nomadisme … Et si la ville de demain restait à inventer par ceux qui la vivront ?