AZF – Panser le territoire après l’accident industriel

L’eau-énergie - Sédimentation alluviale. Travail à partir de farine et de pastels broyés - Karim Lahiani, 2020
4 Fév 2021 | Lecture 5 min

En septembre 2001, l’explosion de l’usine AZF – le plus tragique accident industriel français – endeuillait le territoire toulousain. Karim LAHIANI a travaillé sur l’avenir de ce site traumatisé, expérimentant un « paysagisme de l’anthropocène ».

Le 4 août 2020, l’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth endommageait près de la moitié de la ville, faisant plus de 200 morts et des milliers de blessés. Diffusées sur les réseaux sociaux, les images de la catastrophe ont immédiatement réveillé le souvenir douloureux des Toulousains. En effet, 19 ans plus tôt, l’explosion d’un stock du même produit dans l’usine AZF endeuillait la ville rose.

Vivre avec le risque industriel

Bhopal, Rouen, Tchernobyl ou encore Seveso… La récurrence de ce type d’accidents industriels en milieu urbain nous interroge. D’après l’historien rouennais Loïc VADELORGE, si l’urbanisme fonctionnaliste des Trente Glorieuses était parvenu dans une certaine mesure à séparer l’industrie des cœurs de ville, les évolutions récentes de l’aménagement et l’accélération des réhabilitations de friches industrielles tendent à rapprocher à nouveau les lieux de vie et les sites potentiellement dangereux. La mise en place de réglementations strictes de prévention peut-elle suffire ?

Moins discutée, la question de l’aménagement de ces sites ravagés se pose également. Comment panser les plaies des habitants par la gestion du territoire ? Comment réinventer l’imaginaire d’un lieu détruit, pollué, traumatisé ? L’urbaniste paysagiste Karim LAHIANI a réalisé un travail de fin d’étude sur l’aménagement du site AZF. Enfant à l’époque de l’accident, il se souvient très bien de l’événement, comme la plupart des Toulousains. Rédigé en pleine pandémie, son travail est ainsi traversé d’une approche anthropocène, critique d’une modernité à bout de souffle et cherchant à la dépasser.

Culture de la catastrophe

« Quand j’ai commencé à m’intéresser aux paysages post-traumatiques, je me suis demandé d’où nous vient cette culture de la catastrophe. Je suis remonté à l’émergence de la modernité, à partir du XIXème siècle avec la société industrielle. Celle-ci est longtemps marquée par une forme d’inconscience et d’insouciance dans le progrès. Un point de bascule s’opère ensuite dans la seconde moitié du XXème siècle avec l’accélération des progrès technologiques. La bombe atomique par exemple institue un peu cette idée de la fin de l’homme par l’homme. À partir des années 70-80, on entre dans une ère d’incertitude face au progrès technologique. »

En effet, plusieurs événements alimentent cette méfiance dans les années 1980. En 1982, l’Union Européenne crée la directive Seveso, du nom du village italien qui est touché par le nuage toxique qui s’échappe d’une usine de pesticides six ans plus tôt. En 1984, l’explosion d’une usine de pesticides à Bhopal en Inde provoque des milliers de morts et des pollutions graves qui persistent encore aujourd’hui. C’est à ce jour le plus grave accident industriel de l’histoire. Quant à la catastrophe de Tchernobyl en Ukraine en 1986, elle marque durablement l’inconscient collectif.

Un site toujours en suspens

À 3 kilomètres seulement du centre de Toulouse, l’explosion de l’usine AZF provoque 31 morts, des milliers de blessés et 2 milliards d’euros de dégâts. Elle déclenche un feuilleton judiciaire de 18 ans qui a engendré de nombreux blocages. Longtemps sous scellés judiciaires, le grand cratère de l’explosion – le cœur de la catastrophe – n’a jamais été dépollué ni réaménagé alors qu’il devait l’être. Après 20 ans sans intervention par la main de l’homme, le cratère s’est rempli d’eau et un système naturel s’y est développé.

« Autour, les projets d’aménagement ne sont toujours pas terminés, détaille Karim LAHIANI. On observe un délitement des motivations et du socle qui faisait la reconversion du site. Une partie du programme a été changée ou réorientée et une autre abandonnée ou en attente. C’est un des motifs du traumatisme des Toulousains. Aujourd’hui le site d’AZF reste tabou pour les habitants. Il convoque un imaginaire dramatique et ne fonctionne pas bien dans sa réappropriation. »

Paysagisme thérapeutique

Le défi dans la réhabilitation des sites industriels sinistrés est alors d’élaborer un projet qui s’adresse aux habitants et qui agisse de manière thérapeutique. Pour Karim LAHIANI, il s’agit d’ « altérer le traumatisme physique et psychique subi sur ce territoire, en proposant une nouvelle philosophie d’aménagement. Cela s’incarne en essayant de dépasser la modernité qui est une ère de l’instant et du temps court, pour inventer un récit qui s’inscrit dans une temporalité plus vaste. »

Pour cela, le paysagiste explore le temps long du site. L’archéologie et l’étude des sols lui permettent de remonter l’histoire. « Il ne s’agit pas de déceler des traces antiques mais de voir comment arrimer un récit dans le projet. » En s’inspirant des Volques Tectosages – un peuple gaulois vivant dans la région toulousaine et qui avaient pour tradition d’enfouir leurs trésors – il s’efforce de trouver de nouvelles esthétiques et sources d’émerveillement, à l’opposé de l’époque contemporaine qui elle, enfouit plutôt ses déchets.

La zone d’activités économiques du Chapitre devient une zone d’activités explosives où s’exprime le souffle-énergie - Karim Lahiani 2020

La zone d’activités économiques du Chapitre devient une zone d’activités explosives où s’exprime le souffle-énergie – Karim Lahiani 2020

La matière énergie

Pour épauler le temps long, Karim LAHIANI s’intéresse à l’événement, comme un point de bascule dans l’imaginaire. L’identification des catastrophes qui ont marqué la ville permet de les intégrer au projet pour en déjouer l’aspect dramatique. Il met ainsi en relation la crue de la Garonne en 1875 qui dévaste la rive gauche de la ville et l’héritage chimique et explosif du site d’AZF où était installée la Poudrerie Nationale pendant la Première Guerre mondiale. Principale usine d’obus du pays, son activité a laissé des résidus qui provoquent encore aujourd’hui de petites explosions souterraines. En face du site, les usines de la SNPE produisent les carburants de la fusée Ariane.

Le souffle-énergie - Le cratère espace du trouble. Travail à partir d’explosifs, farines et de pastels broyés - Karim Lahiani, 2020

Le souffle-énergie – Le cratère espace du trouble. Travail à partir d’explosifs, farines et de pastels broyés – Karim Lahiani, 2020

L’eau et les explosifs sont donc convoqués dans le projet final pour conjurer les traumatismes du territoire. À travers différentes expérimentations artistiques, Karim LAHIANI joue avec des pastels broyés, de l’eau et des explosifs pour trouver les formes qui donneront l’aspect final du projet. « Il existe des forces sur le site qui peuvent apporter de nouvelles sédimentations et en changer la nature, explique-t-il. Il s’agit de prouver que l’aménagement peut se faire sans l’homme. »

Dans la zone de l’ancienne poudrerie, des levées topographiques permettent de capturer les sédiments des grandes crues - Karim Lahiani, 2020

Dans la zone de l’ancienne poudrerie, des levées topographiques permettent de capturer les sédiments des grandes crues – Karim Lahiani, 2020

Nouvelle école

Cette recherche autour de la matière et l’énergie s’inscrit dans une nouvelle philosophie du paysagisme. Convoquant les chercheurs Guillaume LOGE et Matthieu DUPERREX, Karim LAHIANI revendique une « ère du sauvage » qui laisse la nature s’exprimer sur le site. C’est également la philosophie du paysagiste Gilles CLEMENT qui cherche à cultiver des espaces de « non-agir » dans son Manifeste du Tiers-Paysage. « De plus en plus d’auteurs questionnent les acteurs ou les forces avec lesquelles ils peuvent travailler. Le paysagiste est très catégorisé comme étant un manager du vivant. Je m’écarte de cette tradition, le paysagiste n’est pas un jardinier. Il peut invoquer et coopérer avec des forces non-vivantes, comme des fleuves, des sédiments, des champignons… »

Établir un nouveau contrat entre l’homme et les forces en présence, penser le temps long, détourner les imaginaires meurtris… Sauf à laisser des traces indélébiles dans les consciences collectives, la reconversion des territoires bouleversés par des accidents industriels ne peut pas être négligée. Un travail de recherche et d’invention reste encore à mener pour trouver de nouveaux outils d’intervention qui permettront de soigner le territoire et ses habitants.

Usbek & Rica
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