Art, engagement politique et habitat : Focus sur la photographie

Photographies projetées le 13 avril 2022 à la cité de l’architecture © Lola Roy
2 Nov 2022 | Lecture 3 min

L’art est utilisé depuis sa création pour exprimer des points de vue, transmettre des émotions, laisser des traces, des héritages de l’évolution de nos sociétés. Parfois, voire souvent, les artistes utilisent également leur art et leur œuvre pour s’engager, pour dénoncer, pour affirmer une position politique.

La thématique du logement a été une grande source d’inspiration et de militantisme pour certains d’entre eux. Et la photographie a représenté, et incarne encore aujourd’hui, un moyen d’expression efficace pour aborder la multitude d’enjeux qui entoure ce sujet. État des lieux de celles et ceux qui ont lutté, et créé, en faveur du logement pour tous.

L’art au service du logement pour tous

Quelles que soient la discipline, les techniques utilisées, les époques ou encore les sujets traités, l’art est un outil percutant pour celles et ceux qui souhaitent partager leur engagement politique. Puisant dans les ressources d’une grande diversité de moyens d’expression, les artistes créent, revendiquent, informent, sensibilisent, accusent ou encore embellissent des faits de société. Certains mettent à profit leur art pour protester contre ce qu’ils considèrent comme des injustices. D’autres s’en servent comme des instruments de propagande. Les ambitions qui rythment la création d’œuvres sont nombreuses et diverses, et la thématique de l’habitat structure, depuis des décennies, bon nombre d’entre elles.

La littérature, dans un premier temps, a permis à des écrivains à l’instar de Victor Hugo, qui dénonçait en 1851 l’insalubrité des logements ouvriers dans son discours sur les caves de Lille, ou à des philosophes tel qu’Henri Lefebvre, notamment dans son ouvrage visionnaire Le droit à la ville publié en 1968, de s’engager en faveur d’un accès équitable au logement pour tous. Le cinéma a, lui aussi, favorisé l’émergence de prises de position, et parfois de conscience, comme celles des cinéastes Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, retraçant la résistance d’habitants face à la future démolition de la cité Gagarine, dans leur long métrage éponyme, ou celles de Thomas Kruithof et de son équipe, plongeant les spectateurs dans “la réalité des copropriétés dégradées » dans “Les promesses”.

Couverture de l’album “Deux frères” du groupe PNL étendue sur une façade de l’immeuble Gagarine © Wikipédia

Couverture de l’album “Deux frères” du groupe PNL étendue sur une façade de l’immeuble Gagarine © Wikipédia

Un outil de compréhension et de transmission d’enjeux sociétaux dont d’autres acteurs, institutionnels et associatifs, ont rapidement constaté l’efficacité. C’est le cas de la Fondation Abbé Pierre, luttant contre le mal-logement et l’exclusion des plus démunis depuis 1992, qui appréhende l’art comme une réelle opportunité pour fédérer une communauté autour d’un projet de solidarité. La fondation organise, entre autres, le festival “Abbé Road”, mettant sur le devant de la scène de célèbres figures du street art à l’instar de JonOne, ou bien du rap français comme Rim’K, qui soulignait dès les années 1990, avec le groupe 113, les problématiques liées aux conditions de vie des grands ensembles. L’événement, grâce à la mobilisation de ces artistes, permet conjointement d’apporter une certaine visibilité à la structure, et de récolter des fonds à destination de ses bénéficiaires. Des soutiens humains et financiers nécessaires à la pérennité des actions de l’association.

La relation étroite de la photographie et de la fabrique urbaine

Musique, peinture, littérature, cinéma s’inscrivent ainsi dans des formes d’engagement politique. Et la photographie est, elle aussi, grandement utilisée pour défendre des points de vue sur la manière dont nos territoires sont conçus, construits et habités. Qualifié d’art moyen par Pierre Bourdieu dans son “Essai sur les usages sociaux de la photographie”, le recours à la photographie comme acte militant n’est pas anodin. Il s’agit, malgré les difficultés techniques et l’expertise requise pour devenir un photographe professionnel reconnu, d’un art relativement accessible. Photographier un bâtiment dont on apprécie la qualité architecturale ou, au contraire, dont on déplore l’état d’insalubrité est, en effet, à la portée de toutes et tous.

Brice Le Gall, sociologue au Centre Européen de Sociologie et de Science Politique, a étudié ce sujet et l’a intégré à ses thèmes de recherche, notamment dans “Photographie sociologique et sociologie de la photographie”. Il aborde ce caractère accessible, ludique, social de la photographie qui, selon lui, permet de transmettre une information au plus grand nombre, plus facilement et rapidement que ne le font par exemple les revues académiques et études universitaires. Accompagné par Jeanne Menjoulet, il établit des liens entre activisme et photographie lors de l’exposition “Regards croisés sur l’engagement” présentée en 2018 au CNRS Pouchet, montrant des visages, des pancartes, des moments collectifs lors de manifestations.

L’utilisation de la photographie facilite également l’analyse d’un fait de société comme d’un territoire. Elle invite à regarder autrement, à questionner les espaces que l’on fabrique et que l’on investit. La Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale (ancienne Agence Nationale de la Cohésion des Territoires), avait, par ailleurs, compris cet intérêt et mis en place une “Mission photographique” afin de dresser un état des lieux du paysage français des années 1980. Et que l’objectif consiste à élaborer un inventaire de l’existant, à sensibiliser le grand public, ou à identifier les enjeux urbains et ruraux de notre époque, ce moyen d’expression permet surtout de décrypter, voire d’impacter, nos modes de vie et d’habiter.

Photomontage de Simone Caby-Dumas, projeté le 13 avril 2022 à la cité de l’architecture © Lola Roy

Photomontage de Simone Caby-Dumas, projeté le 13 avril 2022 à la cité de l’architecture
© Lola Roy

Les travaux d’Isabelle Hayeur, qui s’est intéressée, entre autres, aux problématiques liées à l’étalement urbain et à l’habitat pavillonnaire, tout comme Julien Chaptal ou encore Raymond Depardon, ont en effet apporté un regard critique sur la planification de nos villes. Logements standardisés, paysages homogénéisés, le discours, illustré par leurs photographies est véritablement politique et peut, si les décideurs et concepteurs arrivent à se l’approprier, faire évoluer nos modes de faire. “La photographie peut réévaluer, à la mesure du contexte urbain, l’impact urbanistique de certaines créations architecturales […]. Elle peut, en recomposant et réordonnant, non seulement faire exister et rendre compréhensibles des spatialités impensées, mais également agir sur les rapports de force idéologiques relatifs à la conception de l’espace urbain” affirme Jordi Ballesta dans son étude “Produire des savoirs sur l’espace urbain à partir de la photographie”.

Il s’agit alors de repenser, dans sa globalité, l’aménagement de nos territoires, et particulièrement de nos logements. Il peut aussi s’agir de jouer avec les échelles, de recadrer et de recentrer l’image sur l’habitant lui-même. Dans son ouvrage “Une vie de banlieues”, publié en 1995, Alain Leloup aborde la manière dont on représente l’habitat pavillonnaire. Il photographie des vues d’ensemble pour appréhender l’insertion du pavillonnaire dans le tissu urbain, il photographie des façades, des portes, des rez-de-jardin, et il photographie des intérieurs et leurs résidents. Avec cette démarche, Alain Leloup nous propose de découvrir une certaine réalité, celle d’une classe moyenne et de son “appropriation affective de l’espace”. Changement de focale et gros plan sur celles et ceux qui habitent, qui investissent, qui vivent et qui s’approprient.

Cette approche est intéressante parce qu’elle remet l’habitant au centre de l’image et au centre des réflexions. Comme l’écrit très justement Eder Ribeiro, dans son analyse de “La place de l’individu dans la représentation du pavillonnaire » : “L’individu participe et fabrique la ville. Ainsi, le tissu urbain est porteur des indices de cette participation humaine. La ville est le résultat d’une complexe négociation entre les différents acteurs de l’espace urbain”. En ce sens, de telles photographies contribuent à mieux appréhender le rôle primordial que joue l’habitant dans la fabrique urbaine, et, de fait, à potentiellement intégrer davantage de participation citoyenne ou de co-construction au sein des politiques publiques et des projets urbains.

Photomontages militants

La photographie et la fabrique urbaine se lient ainsi, parfois par passion comme c’est le cas pour Raymond Depardon et son “Journal de France”, pour lequel il a photographié et filmé, avec émotion, la grande diversité des paysages français. D’autres fois c’est tout simplement par profession, par domaine d’expertise comme c’est le cas pour Charlotte Perriand, connue, bien qu’encore dans l’ombre de Le Corbusier, davantage pour ses talents d’architecte et de designer, que pour la richesse de ses photomontages. Pourtant, cette appétence pour le design et pour l’usage, associée à sa formation en arts décoratifs l’ont naturellement amenée à s’intéresser à la photographie.

“La grande Misère de Paris” de Charlotte Perriand, projetée le 13 avril 2022 à la cité de l’architecture © Lola Roy

“La grande Misère de Paris” de Charlotte Perriand, projetée le 13 avril 2022 à la cité de l’architecture
© Lola Roy

Un art qui, pour elle, facilite la compréhension de l’environnement urbain et rural, grâce à sa forte dimension pédagogique. Comme l’explique Max Bonhomme, historien du graphisme et docteur en histoire de l’art, pendant la projection-débat “Autour de Charlotte Perriand, politique du photomontage” qui s’est tenue à la cité de l’architecture en avril dernier, il y a une volonté de pédagogie visuelle dans le travail de Charlotte Perriand. Elle se familiarise donc avec les techniques du photomontage et s’inspire de personnalités telles que Ludwig Mies van der Rohe (Bauhaus) dès le début des années 1930. Cette période est, par ailleurs, rythmée par deux événements majeurs qui vont conditionner l’engagement et les futurs travaux de Charlotte Perriand. La Grande Dépression, d’une part, dont les conséquences économiques vont atteindre directement les conditions de vie des ouvriers et agriculteurs. Le développement du parti communiste, d’autre part, en France et en Union Soviétique, qui anime particulièrement ses convictions politiques.

Membre de l’Association des Écrivains et des Artistes Révolutionnaires au côté de Paul Eluard, André Malraux ou encore Francis Jourdain, Charlotte Perriand devient une figure de lutte contre le mal-logement. Mobilier accessible aux classes moyennes en difficulté, logements modulables et optimisés, habitat collectif de qualité, c’est bien le socialisme qui anime la majorité de ses réflexions et de ses actions. Et c’est en 1936, lors du salon des arts ménagers, que Charlotte Perriand présente un photomontage monumental “La grande misère de Paris”. La fresque illustre, et surtout dénonce, sur près de 60 m2, les conditions de vie et d’hygiène déplorables à Paris. Des plans d’ensemble juxtaposés à des gros plans, des alternances de points de vue, de textes, de chiffres, d’images et d’univers chromatiques traduisent les problématiques d’insalubrité des logements, de forte densité des banlieues parisiennes, de pollution et de perte de contact avec la nature. Engagée au Front Populaire, Charlotte Perriand avait une véritable ambition politique à travers cette œuvre : visualiser la crise du logement pour réorganiser la société. Elle souhaitait intervenir et s’impliquer dans la planification urbaine et économique de la France.

Les artistes qui ont investi, ou qui investissent encore aujourd’hui, ces sujets ne font pas que pointer du doigt un problème, ils essayent généralement de participer à le régler. Ils défendent leurs idéologies, illustrent l’immense diversité d’enjeux qui entourent l’habitat et permettent aussi, pour paraphraser Jordi Ballesta, de produire des savoirs sur l’espace urbain. Il y a en effet dans la photographie cet aspect documentaire et cette notion d’archive. Le sociologue Renaud Epstein utilise cette fonction d’archive dans la série de tweets qu’il publie depuis 2014 sous le nom de “Un jour, une ZUP, une carte postale” et dans son livre “On est bien arrivés : un tour de France des grands ensembles. En créant, depuis des années, une véritable collection de cartes postales retraçant l’aménagement, l’architecture, les paysages de grands ensembles, il dresse un avis critique et un portrait réaliste de ces territoires encore méconnus par beaucoup. Des images du passé qui pourraient accompagner le devenir de nos villes…

LDV Studio Urbain
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