À Bobigny, la plus grande ressourcerie de France
En préfiguration de la rénovation du centre de tri à Bobigny-Romainville, l’association Amelior va ouvrir la première friche temporaire dédiée à la collecte et au tri des déchets. Opérant habituellement avec un réseau de biffins, elle revendique une économie circulaire et populaire.
Friche en fusion
Délimité par le canal de l’Ourcq, les rails de la gare de l’est et la RN3 qui quitte Paris, le site Mora-le-Bronze est une friche enclavée tout au nord de Bobigny. Au milieu des dépôts et des centres techniques, elle appartient au syndicat mixte central de traitement des ordures ménagères (SYCTOM), l’unique agence de traitement et de valorisation des déchets ménagers d’Ile de France.
Aujourd’hui, la friche est en effervescence. D’immenses tentes grises ont été dressées et tracent un parcours sur cet ancien parking craquelé. Dans les interstices, des vendeurs ont disposé leurs marchandises et se partagent l’espace dans un désordre organisé. À l’entrée, un camion vend des glaces italiennes et des bénévoles proposent du café. Ici un conteneur ouvert semble déborder de sacs de vêtements de seconde main. Partout, le sol est jonché de bibelots, de vieux chargeurs de téléphone ou de vaisselle dépareillée. Ceux qui connaissent le marché des biffins à Montreuil reconnaîtront quelques têtes de l’association Amelior, et surtout l’ambiance, enjouée et familiale.
Urbanisme temporaire
Depuis 2012, Amelior accompagne les biffins franciliens :
Notre association fédère des gens qui récupèrent dans les poubelles et qui vendent à la sauvette. Notre objectif est de faire reconnaître ces métiers pour lutter contre l’exclusion, la vulnérabilité et promouvoir l’accès aux droits
explique Samuel Le Coeur. Contrairement aux brocanteurs, ces vendeurs informels ne paient pas de droits de place sur un marché. Ils ne vendent pas de neuf, uniquement ce qu’ils récupèrent à la main et revalorisent. Ce métier spontané et séculaire n’est rien d’autre qu’un circuit de réemploi informel.
Lauréate de l’appel à projet Syctom pour occuper pendant trois ans cette friche de 2500 mètres carrés, l’association doit mettre sur pied une sorte de tiers-lieu du réemploi, “la plus grande ressourcerie de France”. L’inauguration publique de la friche rassemblait le 14 juillet dernier un public bigarré : biffins et brocanteurs bien-sûr, mais aussi habitants, élus et même un collectif d’artistes qui squatte à quelques encablures. À la fois marché aux puces, recyclerie et ressourcerie, cet endroit indéfinissable entend mettre à l’honneur les collecteurs informels de déchets.
“Zéro déchets, zéro chômeurs”
Pour Samuel Le Coeur, la gestion des déchets en Île de France est un chantier à transformer en profondeur. “On se présente comme des travailleurs de la collecte et non pas comme des vendeurs de réemploi. D’une certaine manière on marche sur les plates bandes des collecteurs”. Il regrette ainsi que les rebus soient automatiquement considérés comme des déchets et rarement comme des ressources, ce qui empêche d’atteindre les objectifs de recyclage fixés par l’Union Européenne. Marginale à l’échelle de la métropole, l’action des biffins démontre alors qu’il est possible de protéger les plus précaires et d’améliorer les circuits de réemploi.
Notre objectif : des territoires zéro déchets, zéro chômeurs
déclame fièrement le dossier de candidature. “Le premier acteur du réemploi et du recyclage solidaire et populaire, c’est cette communauté de travailleurs exclus, exploités et sans droits” poursuit Samuel Le Coeur qui condamne vivement la répression policière dont les biffins font l’objet depuis plus de 15 ans. “L’informel est un sale mot pour des métiers qui répondent aux besoins formels de la vie sur terre”.
Ancrage local solidaire
Forte de son travail et de son implantation à Montreuil, Amelior compte 500 biffins adhérents à l’année parmi les 5000 biffins et ferrailleurs d’Île de France. Elle négocie les autorisations avec les municipalités et organise les marchés hebdomadaires. Structurée comme une coopérative, elle s’efforce d’assurer aux biffins des revenus réguliers. Outre les marchés, elle organise des collectes auprès d’entreprises qui se débarrassent de papiers, de plastiques ou de tissus. Ces matériaux sont ensuite revendus auprès de recycleurs spécialisés et génèrent un revenu supplémentaire à l’association. Elle occupe également un local qui lui sert de boutique solidaire et de local administratif.
Après s’être mobilisée pendant le confinement pour récupérer des aliments invendus et fournir des repas aux plus démunis, Amelior a notamment obtenu de la Mairie de Montreuil de doubler pour l’année le nombre de marchés de biffins sous la halle de Croix de Chavaux. L’appel à projet du Syctom lui offre une visibilité et un terrain de jeu d’une ampleur nouvelle. “Le soutien financier du Syctom – pour l’investissement et pour le fonctionnement – est une vraie reconnaissance de notre travail.” Les quatre emplois en équivalent temps plein doivent passer à six ou huit d’ici l’automne, lorsque le lieu fonctionnera à plein régime.
Damer le pions aux collecteurs
Concernant le maintien du marché de biffins sur le futur site, Samuel ne pense pas que le Syctom adoptera une démarche d’urbanisme transitoire. “Par contre les pouvoirs publics ont besoin de gens capables de faire les choses, donc si on peut montrer qu’on est utiles pour augmenter le taux de réemploi et de recyclage, pour lutter contre le chômage par des emplois décents et utiles, il n’y a pas de raison qu’ils n’y trouvent pas leur intérêt. Je sais que la mairie de Montreuil et Est Ensemble travaillent sur une future déchetterie avec une ressourcerie dedans. Nous on est en capacité de gérer la ressourcerie à la place de Veolia ou Suez…”
Souriant, Samuel est encore affairé dans une des tentes. Sur le dos, il porte son éternelle combinaison floquée du logo des Recicladores de Bogota, un réseau de recycleurs colombiens. Alors que l’après-midi se termine et que le ciel devient menaçant, la friche Mora-le-Bronze commence à se vider, les biffins plient bagages.